Vingt mille lieues sous les mers

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Références littéraires, mythologiques et scientifiques

Fidèle à sa mission éducative, Jules Verne truffe ses récits de références qui peuvent envoyer un jeune lecteur à la découverte de ses propres inspirations. Mis à part la géographie marine qui forme la colonne vertébrale du récit, la littérature, la mythologie et la science contemporaine font toutes de multiples apparitions.

Le capitaine Nemo nous est présenté comme un homme cultivé, mais aux yeux modernes sa bibliothèque et son salon sont remplis d’œuvres que le verdict historique n’a pas conservées. On se souvient d’Ingres et de Delacroix, certes, mais qui se rappelle Decamps ou Troyon ? De même pour les musiciens : Gounod, Meyerbeer et Herold n’ont vraiment pas conservé le statut de génies qu’ils possédaient au moment où Verne écrit son roman. Ce qui frappe le plus est l’évidente francophilie du capitaine Nemo : non seulement ses auteurs favoris, à part les classiques, sont français, mais de même l’est la majorité de sa collection de livres scientifiques. Ses goûts, en somme, sont ceux d’un Français bien élevé de l’époque ; il est l’image de ce qu’un homme cultivé devrait être alors.

Il est à noter que Verne se cache sous la plume d’un scientifique plutôt que d’un écrivain, et que les maladresses du texte peuvent être attribuées à ce masque, de même que l’on pourrait dire qu’Aronnax ne remarque dans la bibliothèque que ce qu’il connaît. C’est une excuse valable, mais il y a bien des moments où nous pouvons admettre que si Verne est un excellent raconteur, ce n’est guère un grand styliste. Lui-même ne démentirait sans doute pas : il fait de multiples références à d’autres auteurs, et souligne surtout sa dette envers ses deux écrivains favoris, Hugo et Poe. C’est une admission de défaite que de dire, en parlant du combat contre les poulpes, que seul Hugo pourrait en donner la véritable dimension ; quant à Poe, avant de lui voler La Descente dans le maelstrom pour la culmination dramatique du roman, Verne met en relief sa dette envers l’auteur américain en faisant dire à Aronnax qu’il lui semble se retrouver dans la Narration d’Arthur Gordon Pym, autre récit de voyage en mer.

Les références mythologiques sont moins inattendues ; œuvrant à une époque où l’étude des classiques était encore à la base de l’éducation, Verne pouvait s’attendre à ce que ses lecteurs les reconnaissent, et il est tout à fait habituel qu’un homme comme Aronnax s’y réfère. Ainsi lorsqu’il cherche une description de Ned Land dans son rôle de raconteur, Homère lui vient immédiatement à l’esprit ; Hercule aussi lui vient en tête. Mais Verne, plutôt que le scientifique Aronnax, est responsable de certains autres détails. Le nom du capitaine Nemo, par exemple, lui vient d’un moment dans l’Odyssée où Ulysse, précurseur de tous les grands découvreurs maritimes, donne au cyclope Polyphème le faux nom de « Personne ».

Voulant écrire une histoire réaliste, Verne veille aussi à détruire la notion de sirènes, avec son explication que ce que les marins prennent pour des femmes n’ont jamais été que des dugongs. Sa mer n’est peuplée que de peu de monstres, mis à part les poulpes et le Nautilus lui-même. Mais il ne résiste pas à faire explorer à Aronnax l’Atlantide. Les années 1860 furent un âge d’or pour la croyance en ce continent, et l’hypothèse offre à Verne à la fois une de ses scènes les plus mémorables et l’occasion d’une dissertation critique de la part d’Aronnax.

Malgré ses atteintes à la vraisemblance, Verne essaye tant qu’il peut de placer son intrigue dans un monde réaliste. On s’explique par là les références scientifiques. Ces références accroissent la crédibilité du capitaine Nemo : il n’est pas un génie qui a tout inventé mais, comme tous les inventeurs, un homme qui s’appuie sur les inventions des autres, les perfectionne et y trouve de nouvelles utilités. Ainsi les très réels Benoît Rouquayrol, Auguste Denayrouze, Heinrich Daniel Ruhmkorff et Cowper Phipps Coles (qu’il nomme Philippe Coles) sont-ils nommés dans le roman comme sources des merveilles de technologie dont fait usage le capitaine.

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