Vingt mille lieues sous les mers

par

Les sous-marins et la progression scientifique

Il y a en somme deux grandesfaçons d’écrire de la littérature d’anticipation ou fantastique. L’une de cesdeux branches se centre sur l’intrigue, qui est placée dans un monde imaginaireou fantastique, dont il est entendu que le lecteur acceptera la logique internesans trop y penser, la trame et les personnages étant l’intérêt principal. L’autreest plutôt l’exploration d’un monde extraordinaire, qui est expliqué jusquedans ses moindres détails, au point d’être presque plus un atlas ou uneencyclopédie de l’imaginaire qu’un récit. Il y a évidemment d’infinies variationsentre ces deux extrêmes et aucun roman n’est purement l’un ou l’autre, maisJules Verne se situe immanquablement sur la deuxième de ces branches. Ceci estparticulièrement vrai pour Vingt millelieues sous les mers, qui au point de vue de la trame est assez schématique.

Mais le roman n’en est pasmoins passionnant pour cela. Il regorge d’inventions et de détails fascinants, quioffrent tant une leçon sur la vie maritime qu’une prédiction sur lespossibilités scientifiques. Et si la science du temps est maintenant dépassée,il est tout aussi intéressant de découvrir où Verne avait raison et où il avaittort.

Aucun scientifique ne peutimaginer exactement comment seront utilisées ses inventions et il serait doncinjuste de tenir rigueur à Verne de ce que ses hypothèses aient souvent manqué leurcible. Il nous présente, après tout, un sous-marin à fenêtres, mais néglige de ledoter d’un périscope. Il est fascinant de remonter dans le temps et de réaliserl’effet qu’a eu la domestication de l’électricité. Il est loin le temps où onparlait de cette chose pour nous commune comme de « la féeÉlectricité ». Si nous n’en sommes pas encore arrivés à faire flotter dessous-marins de la taille du Nautilus àla pile, nous ne remarquons même plus lorsque nous utilisons des ampoules pournous éclairer. Mais l’effet immédiat que produisent les ampoules, s’allumant àun simple contact, est quelque chose d’entièrement neuf pour ceux qui ne sonthabitués qu’aux flammes, qu’elles soient de chandelles ou alimentées par ungaz. Le mot « ampoule » n’existe d’ailleurs pas encore : Aronnaxne peut parler que d’un « globe » suspendu au plafond. Qu’un objetqui nous soit aussi familier soit aussi époustouflant de modernité nous jetteen plein dans la ferveur industrielle du XIXe siècle, où de tellesinventions naissent, et dont dépend le monde de Verne. Verne n’est pas unscientifique, mais il se tient au courant et utilise des inventions toutesrécents ; ainsi le capitaine Nemo perfectionne-t-il le scaphandre autonomeinventé par Rouquayrol et Denayrouze, qui est un appareil véritable mais quin’offrait que 30 minutes d’autonomie à pas plus de 10 mètres de profondeur. Cene serait évidemment pas assez pour aller visiter l’Atlantide ! Connaissantl’appareil, Verne présume simplement que ce problème peut être résolu. Iln’aurait pu imaginer qu’il faudrait attendre 1943 pour qu’un scaphandrevéritablement autonome soit perfectionné. Tout comme son auteur, Aronnax imaginebien qu’un jour d’autres pourront suivre le chemin qu’il a entrepris etdécouvrir le fond des mers. On ne peut qu’admettre que là, il a eu raison.

Tout en faisant ducapitaine Nemo un homme cultivé, Verne en fait donc un génie de la mécanique,et présente comme acquis qu’un inventeur et un ingénieur est aussi noble qu’unhomme de toute autre profession. Mais il y a là une contradiction dans lapersonnalité du capitaine : cet homme attaché au progrès refuse d’enapprendre plus ; son sous-marin lui permet d’avancer la connaissance desmers au-delà de tout ce qui pourrait s’imaginer, mais il ne le fait que pourlui ; bien qu’il ait l’intention de laisser au monde des mémoires quiexpliqueront tout ce qu’il a fait, il ne veut pas que ses inventions soient connuesavant sa mort. Sa haine de l’humanité et son désir de vengeance entravent sanature scientifique, d’où l’espoir d’Aronnax à la dernière page que « lejusticier s’efface, que le savant continue la paisible exploration desmers ».

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