Boule de Suif

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Boule de suif

Personnage principal de la nouvelle, elle se nomme Élisabeth Rousset, mais Maupassant ne la désigne qu’ainsi : Boule de suif. Son physique rond lui a valu son surnom : « Petite, ronde de partout, grasse à lard, avec des doigts bouffis, étranglés aux phalanges, pareils à des chapelets de courtes saucisses, avec une peau luisante et tendue, une gorge énorme qui saillait sous sa robe, elle restait cependant appétissante et courue, tant sa fraîcheur faisait plaisir à voir. Sa figure était une pomme rouge, un bouton de pivoine prêt à fleurir ; et là-dedans s’ouvraient, en haut, deux yeux noirs magnifiques, ombragés de grands cils épais qui mettaient une ombre dedans ; en bas, une bouche charmante, étroite, humide pour le baiser, meublée de quenottes luisantes et microscopiques. » Boule de suif est à la fois fraîche comme un beau fruit et appétissante comme une jolie pièce de charcuterie, dans les deux cas objet de consommation. Sa constitution physique n’est pas sans rappeler ces « blondes grasses » que l’on croise dans l’œuvre de Zola, grand ami de Maupassant.

C’est une prostituée, « une de celles appelées galantes ». Sur ses qualités professionnelles, Maupassant écrit ceci : « Elle était de plus, disait-on, pleine de qualités inappréciables », ce qui ne dévoile rien et en dit beaucoup. Sa profession est connue de tous, et lui vaut le mépris de ses compagnons de voyage, qui la qualifient de « honte publique ». Complétons son portrait : « La grosse fille avait un enfant élevé chez des paysans d’Yvetot. Elle ne le voyait pas une fois l’an et n’y songeait jamais. »

Cette « fille » est généreuse : dès que la famine se fait sentir dans la diligence, elle offre à ses compagnons de voyage, pourtant fort peu gracieux, de partager les victuailles qu’elle a eu soin de prévoir. Elle hésite un peu, « craignant un outrage », avant d’oser proposer ce partage : elle n’est qu’une courtisane et se sait méprisée par les bonnes gens qui l’entourent, elle leur est socialement inférieure. C’est « rougissante, et embarrassée » qu’elle ouvre son panier et son cœur. Elle est courageuse, aussi : elle est la seule a avoir eu un vrai geste de résistance face aux envahisseurs : « quand je les ai vus, ces Prussiens, ce fut plus fort que moi ! Ils m’ont tourné le sang de colère ; et j’ai pleuré de honte toute la journée. […] Puis il en est venu pour loger chez moi ; alors j’ai sauté à la gorge du premier. Ils ne sont pas plus difficiles à étrangler que d’autres ! Et je l’aurais terminé, celui-là, si l’on ne m’avait pas tirée par les cheveux. » Demeurant à Rouen, Boule de suif risque gros ; aussi doit-elle quitter la ville. De tous les passagers, elle est la seule qui peut craindre à bon droit pour sa sécurité. Elle est animée par un patriotisme simple qui ne s’embarrasse guère de complications : on a envahi son pays, donc elle hait les envahisseurs, et ne saurait composer avec eux.

Ce patriotisme est exacerbé par l’exigence de l’officier allemand : elle refuse violemment de lui céder, avec des termes qui pourraient lui valoir de très graves ennuis : « Vous lui direz à cette crapule, à ce saligaud, à cette charogne de Prussien, que jamais je ne voudrai ; vous entendez bien, jamais, jamais, jamais ! » Elle n’accédera à sa demande odieuse qu’après un long siège mené par ses compagnons de voyage : elle obéit à l’intérêt général, contrainte et forcée. Sa déception sera cruelle : les ingrats qui l’ont jetée dans les bras de l’officier la rejettent, faisant peser sur elle un hypocrite mépris. À la fin de la nouvelle, ils vont jusqu’à dévorer leur repas devant elle, sans même songer à lui offrir quelque nourriture. Cette marque de mépris et d’ingratitude la blesse au plus profond d’elle-même : « Personne ne la regardait, ne songeait à elle. Elle se sentait noyée dans le mépris de ces gredins honnêtes qui l’avaient sacrifiée d’abord, rejetée ensuite, comme une chose malpropre et inutile. » C’est en étouffant ses sanglots que Boule de suif poursuit son voyage.

La sympathie de Maupassant va clairement à Boule de suif. Les courtisanes étaient des femmes qu’il connaissait fort bien, puisqu’il les fréquentait assidûment. Il a choisi d’opposer un personnage que la société met de côté – la prostituée – à un groupe de ces gens qu’on dit honnêtes, « des honnêtes gens autorisés qui ont de la religion et des principes ». Élisabeth Rousset, pécheresse courageuse et patriote, rappelle Rachel, la prostituée qui assassine un officier allemand dans Mademoiselle Fifi, autre nouvelle de Maupassant. Avec Boule de suif l’auteur montre, dans un récit réaliste, que la charité et la reconnaissance ne sont pas des vertus bourgeoises. En revanche, l’ingratitude est en l’occurrence la seule récompense de l’abnégation. 

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