Boule de Suif

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Une peinture sans pitié de la société bien-pensante : bêtise, hypocrisie et méchanceté

Maupassant est un fils littéraire et spirituelde Flaubert, qui toute sa vie a pourfendu une ennemie redoutable : labêtise. Pour peu que celle-ci s’incarne dans deux inoffensifs – et comiques –très petits bourgeois, cela donne Bouvard et Pécuchet. Mais si elle estincarnée par six bourgeois et deux religieuses arbitrairement retenus par unofficier ennemi, le comique n’a plus droit de cité. Qu’une péripétie inattenduesurvienne, que des qualités humaines soient nécessaires pour surmonter uneépreuve, et les masques tombent. Dans la diligence coincée dans l’hiver normandde Tôtes, la bêtise et l’hypocrisie forment une redoutable alliance.

Les six bourgeois, ce sont les Loiseau, lesCarré-Lamadon et les Bréville, qui incarnent « la société rentée, sereine etforte, des honnêtes gens autorisés qui ont de la religion et desprincipes ». Commerçants, bourgeois et aristocrates, ils sont unis parl’argent, qui les rend respectables : « Bien que de conditions différentes,ils se sentaient frères par l’argent, de la grande franc-maçonnerie de ceux quipossèdent, qui font sonner de l’or en mettant la main dans la poche de leurculotte. » Nul patriotisme ne les anime, seul leur profit compte :« Le comte Hubert disait les dégâts que lui avaient fait subir lesPrussiens, les pertes qui résulteraient du bétail volé et des récoltes perdues,avec une assurance de grand seigneur dix fois millionnaire que ces ravagesgêneraient à peine une année. M. Carré-Lamadon, fort éprouvé dans l’industriecotonnière, avait eu soin d’envoyer six cent mille francs en Angleterre, unepoire pour la soif qu’il se ménageait à toute occasion. Quant à Loiseau, ils’était arrangé pour vendre à l’Intendance française tous les vins communs quilui restaient en cave, de sorte que l’État lui devait une somme formidablequ’il comptait bien toucher au Havre. » Maupassant dresse ici un portraitféroce de ces incarnations de la morale des « gens biens ».

L’aventure que leur impose l’officier allemandles révèle dans toute leur bassesse. On pourrait s’unir, ou s’indigner devantl’épreuve que l’ennemi veut faire subir à Boule de suif, mais non : aubout de deux jours, on pousse la malheureuse vers la chute. Devant sadétermination à ne pas céder, on la hait. Les trois couples honnêtes inversentmême les responsabilités, faisant porter à la courtisane le poids de leurépreuve : « Loiseau, qui comprenait la situation, demanda tout à coupsi cette garce-là allait les faire rester longtemps encore dans unpareil endroit. » Ils se déchaînent sur Boule de suif. Mme Loiseaul’appelle « cette gueuse » qui a fait ça « avec tout leshommes ». Elle finit même par proférer cette énormité : « Moi,je trouve qu’il se conduit très bien, cet officier. » Loiseau appelle Boulede suif « cette misérable », il veut la livrer. Il est violent, maisle comte, « issu de trois générations d’ambassadeurs, préfère lanégociation : « Il faudrait la décider », dit-il.

Tous les moyens sont bons pour convaincre Boulede suif. Les passagers de la diligence sont prêts à tout. Ce sont des« millionnaires ignorants » qui réinventent une Histoire ancienne oùles femmes réduisent les conquérants à l’esclavage par leur charme et le don deleur personne. Ils vont très loin, jusqu’à évoquer la transmission volontairede maladies vénériennes. Oui, ils osent aborder le sujet dont à l’époque ilétait malséant de parler : le sexe. Pourtant, sous un vernis derespectabilité, ces gens sont sales. Maupassant ne s’érige pas enmoralisateur : il eût été bien mal placé pour le faire. Mais il met enpièces l’armure pudibonde dont sont bardées ces bonnes gens, particulièrementles femmes. Il évoque « la légère tranche de pudeur dont est bardée toutefemme du monde. » La femme du monde est « bardée », comme unegrive à la broche est bardée de lard. Ces trois femmes qui se veulentrespectables et méprisent Boule de suif se complaisent au sein des allusionsrisquées : « Elle s’épanouissaient dans cette aventure polissonne,s’amusaient follement au fond, se sentant dans leur élément, tripotant del’amour avec la sensualité d’un cuisinier gourmand qui prépare le souper d’unautre. » Il est probable que Mme Loiseau et la comtesse Bréville envient Boulede suif pour les sensations que lui procure sa vie de courtisane.

Et Mme Carré-Lamadon ? Elle a beau êtreune « femme honnête », sa moralité n’est pas meilleure que celle de Boulede suif. Le lecteur n’oublie pas que l’épouse de M. Carré-Lamadon est « la consolation des officiers de bonne famille envoyés à Rouen engarnison » ; en d’autres termes, cette peu farouche personnemultiplie les aventures extraconjugales. Elle regrette même de ne pas avoir étéchoisie par l’officier allemand à la place de Boule de suif, ce qui n’échappepas à la féroce Mme Loiseau : « les femmes, quand ça en tient pourl’uniforme, qu’il soit français ou bien prussien, ça leur est, ma foi, bienégal. » Ce goût de l’uniforme et de ceux qui le portent ne rend pas MmeCarré-Lamadon plus charitable envers la courtisane ; jamais sa voix nes’élève pour la défendre.

Ce qui compte, pour les passagers de ladiligence, c’est sauvegarder les apparences. « Elle aurait pu sauver lesapparences en faisant dire à l’officier qu’elle prenait en pitié leur détresse.Pour elle, ça avait si peu d’importance ! » Les bons bourgeoisnormands peints par Maupassant sont de la même race que ceux peints par Zoladans Pot-Bouille : hypocrites, de moralité douteuse, méchants, etcouverts d’un vernis de respectabilité. Quand enfin « cela » se fait,c’est à dire quand Boule de suif cède au soudard, le vernis craque et lacompagnie fête joyeusement la chute de la pauvre fille : on trinque, onrit, on plaisante grassement. Une seule voix s’élève pour blâmer cette attitudeignoble, celle de Cornudet : « Je vous dis à tous que vous venez de faireune infamie. ». Le lecteur l’a vu tenter de profiter des talentsprofessionnels de Boule de suif, il n’est donc pas un parangon de vertu. Maispour Maupassant, ce débauché est plus noble que les « honnêtesgens ».

La conclusion de cette triste histoire estconnue : une fois libérés grâce au sacrifice de Boule de suif, lespassagers de la diligence mangent devant la jeune femme, sans partager leursprovisions, alors qu’elle leur avait offert les siennes de bon cœur. Lamalheureuse est seule : « Elle se sentait en même temps indignéecontre tous ses voisins, et humiliée d’avoir cédé, souillée par les baisers dece Prussien entre les bras duquel on l’avait hypocritement jetée. » Elleest et demeure une pestiférée.

Restent deux passagères, que nous n’avons pasévoquées : les religieuses. Tentent-elles d’intercéder en faveur de lacourtisane ? Que nenni. Elles gardent un pesant silence durant tous lesdébats, jusqu’à ce que l’aînée des deux soit directement interpelée. Elle donnealors toute sa mesure : « Soit par une de ces ententes tacites, deces complaisances voilées où excelle quiconque porte un habit ecclésiastique,soit simplement par l’effet d’une inintelligence heureuse, d’une secourablebêtise, la vieille religieuse apporta à la conspiration un formidableappui. » Usant d’une casuistique peu subtile, elle va pousser Boule desuif vers le péché. Quant à l’autre religieuse, elle garde le silence. Le traitest terrible : Maupassant dessine deux imbéciles qui ne pratiquent pas lacharité enseignée par le Christ, qui pardonna à la femme adultère et avait uneprostituée parmi ses proches. Les deux religieuses de la diligence ne valentpas mieux que les passagers dits respectables. L’Église, si elle n’est pas lesujet central du récit, n’en est pas moins égratignée par Maupassant : lebedeau du village est décrit comme un « vieux rat d’église » ;quant aux soldats qui ont mis le pays en coupe réglée, il l’on fait en« pillant au nom du Sabre et remerciant un Dieu au son du canon ».

Pour Maupassant, le constat est sansappel : le bien, s’il existe, n’est pas dans le camp de celles et ceux quiincarnent l’ordre et la morale : aristocrates, bourgeois, militaires ougens d’Église. Le seul personnage irréprochable, dans Boule de suif,c’est la réprouvée. 

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