Boule de Suif

par

Une représentation nuancée de la guerre

La guerre de 1870 est le thème de plusieursnouvelles écrites par Maupassant. Certaines ont pour protagoniste un officierallemand brutal, comme Boule de suif, Mademoiselle Fifi, Deuxamis, ou La Folle ; ou bien peuvent mêler farce et tragédie,comme Saint-Antoine. La plus fameuse d’entre elles est Boule de suif.

Boule de suif s’ouvre avec la description d’une débâcle. Lestroupes française sont des « hordes débandées » et n’ont rien deglorieux. Les soldats français ont « la barbe longue et sale, desuniformes en guenilles », ils sont « accablés, éreintés, incapablesd’une résolution ». La route est ouverte devant l’armée allemande, qui atraversé le pays et atteint la Normandie. Toutes et tous sont bouleversés,« car la même sensation reparaît chaque fois que l’ordre établi des chosesest renversé, que la sécurité n’existe plus, que tout ce que protégeaient leslois des hommes ou celles de la nature, se trouve à la merci d’une brutalitéinconsciente et féroce. Le tremblement de terre écrasant sous des maisonscroulantes un peuple entier ; le fleuve débordé qui roule les paysansnoyés avec les cadavres des bœufs et les poutres arrachées aux toits, oul’armée glorieuse massacrant ceux qui se défendent, emmenait les autres prisonniers,pillant au nom du Sabre et remerciant un Dieu au son du canon, sont autant defléaux effrayants qui déconcertent toute croyance à la justice éternelle, toutela confiance qu’on nous enseigne en la protection du ciel et en la raison del’homme. » La loi et l’ordre que connaissait la population paisible sontbalayés. La loi du vainqueur règne.

Cette loi, c’est l’arbitraire, tel quel’exerce l’officier qui retient la diligence pour satisfaire un caprice. Rienne justifie cet acte, sinon le désir d’humilier les vaincus. La descriptionphysique et morale que Maupassant livre de l’officier allemand correspond àl’idée que l’on s’en fait à la fin du XIXe siècle : labrutalité alliée à une glaciale cruauté. Cependant, Maupassant prend soin de nepas généraliser sa description à l’ensemble des Allemands. En effet, les hommesdes troupes cantonnées dans le village semblent être de braves gens, ce quiétonne les passagers de la diligence. Ils ne ressemblent pas à leur officier,ni à l’image véhiculée par le bouche-à-oreille : « Le premier qu’ilsvirent épluchait des pommes de terre. Le second, plus loin, lavait la boutiquedu coiffeur. Un autre, barbu jusqu’aux yeux, embrassait un mioche qui pleuraitet le berçait sur ses genoux pour tâcher de l’apaiser » ; plus loin,on voit un gaillard « fendre du bois, tremper la soupe, moudre le café ;un d’eux même lavait le linge de son hôtesse, une aïeule tout impotente. »Il est loin, le soudard qui pille et incendie !

Il est vrai qu’il ne s’agit pas de Prussiens, réputésplus cruels : le bedeau informe les passagers et le lecteur :« c’est pas des Prussiens à ce qu’on dit. Ils sont de plus loin, je nesais pas bien d’où », peut-être de Bavière, de Saxe, ou de Hesse, d’uneautre partie de ce qui est en train de devenir l’Empire allemand. Maupassantmontre ici que les petites gens, malgré une guerre qu’ils n’ont pas décidée,fraternisent et savent s’entraider. Ce n’est pas un patriotisme teinté denationalisme qui les guide, mais un solide bon sens, comme l’exprime l’épousede l’aubergiste Mme Follenvie : « S’ils cultivaient la terre aumoins, ou s’ils travaillaient aux routes dans leur pays ! Mais non,Madame, ces militaires, ça n’est profitable à personne ! Faut-il que lepauvre peuple les nourrisse pour n’apprendre rien qu’à massacrer ! Je nesuis qu’une vieille femme sans éducation, c’est vrai, mais en les voyant quis’esquintent le tempérament à piétiner du matin au soir, je me dis : Quandil y a des gens qui font tant de découvertes pour être utiles, faut-il que d’autresse donnent tant de mal pour être nuisibles ! Vraiment, n’est-ce pas uneabomination de tuer des gens, qu’ils soient Prussiens, ou bien Anglais, ou bienPolonais, ou bien Français ? Si l’on se revenge sur quelqu’un qui vous afait tort, c’est mal, puisqu’on vous condamne ; mais quand on exterminenos garçons comme du gibier, avec des fusils, c’est donc bien, puisqu’on donnedes décorations à celui qui en détruit le plus ? Non, voyez-vous, je necomprendrai jamais ça ! » Pour elle, la guerre est une criminelleperte de temps et d’énergie. Ce discours pacifiste va à l’encontre de l’opinionrépandue en France en 1880. C’était l’époque où l’on ne rêvait que de revanche,de reconquête de l’Alsace-Lorraine. Hommes politiques et écrivains – Gambettaet Déroulède en sont deux exemples – martelaient l’idée qu’une nouvelle guerreétait nécessaire pour laver l’honneur national. Dans Boule de suif, lelecteur constate que Maupassant tient un discours plus subtil : il décritavec réalisme les faits de l’occupation, s’éloigne des clichés, et humanisel’ennemi. On a moins envie de tuer un ennemi qui se révèle notre semblable.

Ajoutons que Maupassant décrit une Francevaincue, mais pas soumise. Les troupes sont débandées, pourtant le pays résisteà l’envahisseur : dans les campagnes, « les mariniers et les pêcheursramenaient souvent du fond de l’eau quelque cadavre d’Allemand gonflé dans sonuniforme, tué d’un coup de couteau ou de savate, la tête écrasée par unepierre, ou jeté à l’eau d’une poussée du haut d’un pont. Les vases du fleuveensevelissaient ces vengeances obscures, sauvages et légitimes, héroïsmesinconnus, attaques muettes, plus périlleuses que les batailles au grand jour etsans le retentissement de la gloire. » Le peuple n’a pas besoin de porterun uniforme pour faire acte de bravoure, « Car la haine de l’étranger armetoujours quelques intrépides prêts à mourir pour une Idée. »

Boule de suif est la nouvelle la plus célèbre du recueil LesSoirées de Médan. C’est entre autres grâce à une description nouvelle etpuissante de la guerre, sans artifices littéraires ni propos politique, unedescription réaliste et pleine d’humanité. 

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