Boule de Suif

par

Les religieuses

Deux passagères silencieuses partagent les banquettes de la diligence avec la compagnie : deux religieuses, « deux bonnes sœurs qui égrenaient de longs chapelets en marmottant des Pater et des Ave. L’une était vieille avec une face défoncée par la petite vérole comme si elle eût reçu à bout portant une bordée de mitraille en pleine figure. L’autre, très chétive, avait une tête jolie et maladive sur une poitrine de phtisique rongée par cette foi dévorante qui fait les martyrs et les illuminés. » Plus loin dans la nouvelle, le lecteur apprend le nom de la plus jeune : sœur Saint-Nicéphore. Que font-elle là ? C’est dans la deuxième moitié de la nouvelle que l’on apprend qu’« on les avait demandées au Havre pour soigner dans les hôpitaux des centaines de soldats atteints de la petite vérole. » Elles se tiennent toujours à part de la compagnie, murées dans le silence.

La robe qu’elles portent devrait les inciter à pratiquer la charité chrétienne. Il n’en est rien. Pendant la plus grande partie de la nouvelle, on ne les entend que marmonner des prières, elles ne prennent pas part aux débats qui animent la compagnie, et à aucun moment leurs voix ne s’élèvent pour prendre la défense de Boule de suif. Pire : quand elles sont directement interrogées, sœur Saint-Nicéphore garde le silence mais son aînée profite de l’occasion pour jeter sa pierre sur la pécheresse, en justifiant le nécessaire sacrifice de Boule de suif : « On la croyait timide, elle se montra hardie, verbeuse, violente. Celle-là n’était pas troublée par les tâtonnements de la casuistique ; sa doctrine semblait une barre de fer ; sa foi n’hésitait jamais ; sa conscience n’avait point de scrupules. Elle trouvait tout simple le sacrifice d’Abraham, car elle aurait immédiatement tué père et mère sur un ordre venu d’en haut ; et rien, à son avis, ne pouvait déplaire au Seigneur quand l’intention était louable » Elle est animée de ce que l’on appelait autrefois la foi du charbonnier, une foi à la foi naïve et stupide qui ne s’appuie sur aucune réflexion.

La religieuse abîmée dans ses prières laisse alors place à une redoutable guerrière : « elle se révéla tout à coup une de ces religieuses à tambours et à trompettes qui semblent faites pour suivre les camps, ramasser des blessés dans les remous des batailles, et, mieux qu’un chef, dompter d’un mot les grands soudards indisciplinés ; une vraie bonne sœur Ran-tan-plan dont la figure ravagée, crevée de trous sans nombre, paraissait une image des dévastations de la guerre. »  La description est ironique et l’effet comique efficace, mais cet adjudant en cornette pousse sans remords l’innocente Boule de suif vers le péché et la honte. Pas plus que les bourgeois, les religieuses ne trouvent grâce aux yeux de Maupassant.

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