Boule de Suif

par

L'officier

C’est « un officier allemand, un grand jeune homme excessivement mince et blond, serré dans son uniforme comme une fille en son corset, et portant sur le côté sa casquette plate et cirée qui le faisait ressembler au chasseur d’un hôtel anglais. Sa moustache démesurée, à longs poils droits, s’amincissant indéfiniment de chaque côté et terminée par un seul fil blond, si mince qu’on n’en apercevait pas la fin, semblait peser sur les coins de sa bouche, et, tirant la joue, imprimait aux lèvres un pli tombant. » Ce n’est pas là l’image d’un guerrier, et l’analogie avec un chasseur d’hôtel le rend même un peu ridicule : nulle impression de puissance n’en émane, sinon celle que lui donne sa position dominante dans le village : il incarne l’autorité du pays vainqueur. À ce titre, il a tous les droits.

Il est désigné comme un Allemand par Maupassant. Pour les passagers de la diligence, c’est un Prussien : à leurs yeux, Prussien ou Allemand, c’est la même chose. Lorsqu’il décrit les troupes qui occupent le village, le bedeau déclare : « c’est pas des Prussiens à ce qu’on dit. Ils sont de plus loin, je ne sais pas bien d’où ». S’agit-il de Bavarois ? Viennent-ils de Saxe ? De Hesse ? Maupassant ne le précise pas. Qu’importe ; pour les passagers, c’est un Prussien, l’incarnation du Mal. Cet officier est instruit puisqu’il parle français, un « français d’Alsacien », teinté d’un fort accent que Maupassant transcrit : « Foulez-fous descendre, Messieurs et Dames ? » Il est donc poli, mais cette courtoisie est le vernis d’une nature odieuse. Par son physique, son langage et ses manières l’officier – dont le lecteur ne connaîtra pas le nom – est l’archétype de l’officier prussien tel que la France vaincue le représentait à la fin du XIXe siècle. Il est le maître et occupe « la plus belle chambre de l’auberge » où il reçoit la délégation des passagers, « étendu dans un fauteuil, les pieds sur la cheminée, fumant une longue pipe de porcelaine, et enveloppé par une robe de chambre flamboyante, dérobée sans doute dans la demeure abandonnée de quelque bourgeois de mauvais goût. Il ne se leva pas, ne les salua pas, ne les regarda pas. Il présentait un magnifique échantillon de la goujaterie naturelle au militaire victorieux. »

Ce personnage glacial a un rôle capital dans Boule de suif : il retient arbitrairement la diligence et ses passagers afin de satisfaire son odieux caprice et impose à la courtisane des relations non consenties. Cet être manipulateur s’amuse avec les passagers comme le chat avec la souris. En effet, il pourrait retenir Boule de suif et laisser partir les autres passagers ; il pourrait s’imposer physiquement à elle avec une brutalité de soudard. Mais il préfère s’offrir un plaisir supplémentaire : le spectacle de ces vaincus qui se déchirent afin de lui livrer une des leurs. Les passagers jouent pour l’officier une pièce lamentable, qu’il regarde avec froideur et gourmandise. À travers cette humiliation supplémentaire, il exerce pleinement l’arbitraire du vainqueur omnipotent. Il s’offre le plaisir d’humilier ces Français qu’il méprise visiblement en les obligeant à lui livrer la proie qu’il réclame. Maupassant décrit l’officier avec un réalisme froid, il est le vainqueur, un goujat, un mufle. Le cadre du récit fait de lui un Allemand ; Maupassant en fait un type universel.

Maupassant donne vie à cet archétype d’officier allemand dans d’autres nouvelles. Dans Mademoiselle Fifi, le marquis Wilhem d’Eyrik est un jeune sous-lieutenant brutal qui maltraite Rachel, une prostituée qui finit par le tuer. Dans Deux amis, un officier fait froidement fusiller deux paisibles bourgeois de Paris, avant de faire frire vivant les poissons que les deux malheureux viennent de pêcher. L’officier de Boule de suif a donc des frères en barbarie dans l’œuvre de Maupassant. Sans pathos cocardier, Maupassant exprime un patriotisme navré en décrivant quelques Français livrés au bon vouloir d’un officier vainqueur et odieux. L’officier, qui finit par obtenir ce qu’il exigeait, est un personnage foncièrement négatif. 

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