Boule de Suif

par

Cornudet

Dans la mosaïque que forment les passagers de la diligence, Cornudet est le républicain. Après vingt ans d’empire, la République est redevenue le régime officiel installé en France, depuis le 4 septembre 1870. La Normandie décrite par Maupassant dans Boule de suif montre que le nouveau régime ne dirige pas grand-chose : ce sont les envahisseurs qui font la loi.

Cornudet est un républicain d’opérette : il a profité de la chute de l’Empire pour s’agiter, brasser du vent, entreprendre d’illusoires travaux de défense autour de Rouen, sans la moindre efficacité. Il affirme transporter ses compétences ailleurs ; en fait, il fuit l’envahisseur.

Cependant, il est, pour les bons bourgeois et les religieuses installés dans la diligence, le diable incarné, « le démon, la terreur des gens respectables. Depuis vingt ans, il trempait sa barbe rousse dans les bocks de tous les cafés démocratiques. Il avait mangé avec les frères et amis une assez belle fortune qu’il tenait de son père, ancien confiseur, et il attendait impatiemment la République pour obtenir enfin la place méritée par tant de consommations révolutionnaires. » Maupassant est clair : Cornudet est un paresseux. « Fort bon garçon du reste, inoffensif et serviable », il aime passer « ses longs doigts maigres dans ses longs cheveux gras », et quitte rarement sa pipe : « C’était une superbe pipe en écume admirablement culottée, aussi noire que les dents de son maître ».

Dès le début du voyage, Cornudet n’a de cesse d’essayer d’obtenir les faveurs de Boule de suif, d’abord dans la diligence, puis à l’auberge ; il échoue à chaque fois. Plus tard, il observe sans y prendre part les opérations de ses compagnons de voyage qui poussent Boule de suif dans les bras de l’officier. Quand l’acte est consommé, lui seul ne prend pas part à la fête : « Je vous dis à tous que vous venez de faire une infamie » – tel est son jugement. Cependant, il ne partage pas plus que les autres ses provisions avec Boule de suif, et il se contente de chantonner La Marseillaise afin d’agacer les autres voyageurs. La bourgeoisie n’a donc pas le monopole de l’ingratitude.

Le portrait que Maupassant brosse de Cornudet est plutôt bienveillant, et certaines de ses apparitions sont même comiques. Cependant, l’auteur pèse son personnage avec justice : Cornudet se croit le seul animé par l’amour vrai de la patrie parmi les passagers de la diligence : « car les démocrates à longue barbe ont le monopole du patriotisme comme les hommes en soutane ont celui de la religion. » Les républicains militant dans les cafés et les officiels de la religion sont ici renvoyés dos à dos, avec les bourgeois bien-pensants. 

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