Boule de Suif

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Réalisme et naturalisme dans Boule de suif

Boule de suif a été publié avec cinq autres nouvelles dans l’ouvrage collectif Les Soirées de Médan, recueil se voulant un manifeste du naturalisme, genre littéraire qui introduit en littérature la méthode des sciences humaines. Maupassant penche-t-il davantage vers le naturalisme ou le réalisme, qui cherche à décrire la réalité sans l’idéaliser ? Bien que très lié à Zola, maître du naturalisme, Maupassant est par-dessus tout fils littéraire de Flaubert, maître du réalisme. Nous allons voir que la nouvelle penche clairement du côté de ce dernier genre.

Le réel, rien que le réel. Tel est la règle du réalisme. Rien de lyrique dans Boule de suif, nul symbole ni trace de romantisme, pas d’élément fantastique, genre dans lequel Maupassant excellera ; les protagonistes sont prisonniers d’une France en guerre, décrite avec une triste lucidité. Quand Maupassant plante le décor de la première scène proprement dite, l’embarquement des passagers de la diligence, il transporte son lecteur au cœur de cette Normandie qu’il connaît bien, devant une auberge de Rouen : « Une petite lanterne, que portait un valet d’écurie, sortait de temps à autre d’une porte obscure pour disparaître immédiatement dans une autre. Des pieds de chevaux frappaient la terre, amortis par le fumier des litières, et une voix d’homme parlant aux bêtes et jurant s’entendait au fond du bâtiment. Un léger murmure de grelots annonça qu’on maniait les harnais ; ce murmure devint bientôt un frémissement clair et continu rythmé par le mouvement de l’animal, s’arrêtant parfois, puis reprenant dans une brusque secousse qu’accompagnait le bruit mat d’un sabot ferré battant le sol. » La description de ce décor rappelle les toiles de Courbet tant le sujet en est ordinaire et le rendu précis. Le lecteur voit les hommes, entend leurs voix, le bruit des sabots des chevaux, le tintement des grelots, il sent l’odeur du fumier.

Il neige, et qui connaît l’étrange atmosphère que créée la pluie régulière de flocons retrouve cette ambiance si particulière et si difficile à décrire : « Un rideau de flocons blancs ininterrompu miroitait sans cesse en descendant vers la terre ; il effaçait les formes, poudrait les choses d’une mousse de glace ; et l’on n’entendait plus, dans le grand silence de la ville calme et ensevelie sous l’hiver, que ce froissement vague, innommable et flottant de la neige qui tombe, plutôt sensation que bruit, entremêlement d’atomes légers qui semblaient emplir l’espace, couvrir le monde. » Maupassant réussit là le tour de force d’allier réalisme et poésie, plantant d’excellente manière le décor du premier huis-clos qui va se dérouler dans le secret de la diligence. Le voyage commence, le temps passe, les passagers ont faim. Boule de suif partage ses provisions, et la description du contenu de son panier est une merveille : outre un poulet en gelée, « Il contenait encore un pâté de foie gras, un pâté de mauviettes, un morceau de langue fumée, des poires de Crassane, un pavé de Pont-l’Evêque, des petits fours et une tasse pleine de cornichons et d’oignons au vinaigre » Le petit festin qui suit est, là encore, d’un réalisme saisissant, scène de genre qui plonge le lecteur dans la réalité du moment.

Puis la diligence arrive à Tôtes, village de Seine-Maritime. En choisissant ce lieu, Maupassant fait doublement allégeance au réalisme. D’abord, le village existe, le lecteur peut si le cœur lui en dit retrouver le décor du drame qui va se dérouler dans les pages suivantes. L’écrivain y a fréquemment séjourné, ainsi que Gustave Flaubert. C’est d’ailleurs là que ce dernier fait s’installer le couple Bovary dans son chef d’œuvre Madame Bovary, pierre angulaire de la littérature réaliste. Maupassant choisit donc un décor doublement réaliste : le lieu existe réellement, et son maître y a placé l’intrigue de son plus fameux roman.

Toute la nouvelle est à l’avenant. L’officier allemand correspond certes à un cliché, mais cette froide cruauté existait chez certains gradés, voisinant avec la bonhomie des hommes du rang qui partagent la vie des habitants du village qu’ils occupent, bonhomie décrite par Maupassant. L’auberge et ses patrons, les Follenvie, sont criants de vérité, elle parlant plus que de raison, lui affligé d’un asthme « qui lui mettait parfois des points d’orgue dans la poitrine. Ses poumons sifflants donnaient toute la gamme de l’asthme, depuis les notes graves et profondes jusqu’aux enrouements aigus des jeunes coqs essayant de chanter. » Toussant et crachant, le père Follenvie est plus vrai que nature.

Le « groupe de Médan » – Zola, Maupassant, Huysmans, Céard, Hennique, Alexis – voulait que le volume né de leurs dîners amicaux et littéraires soit un manifeste naturaliste. Les sphères du naturalisme et du réalisme s’interpénètrent, et Boule de suif, même si la nouvelle ne trahit pas l’intention première du recueil, répond davantage aux critères du réalisme. 

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