Caligula

par

L’absurde

Camus est connu comme étant le grand philosophe de l’absurde, mouvement philosophique qui prend sa source dans l’existentialisme mais s’en démarque fortement, assez fortement pour avoir causé une brèche entre Camus et Jean-Paul Sartre, le chef de file des existentialistes. Cette philosophie peut se résumer à la confrontation entre le besoin de savoir de l’être humain et le manque de réponse de la part de l’univers. L’absurdité réside dans le besoin de poser des questions auxquelles il ne peut y avoir de réponse. Camus remarque que les religions sont des essais de réponse, mais qu’il ne peut les accepter, car il ne peut croire qu’aux certitudes qui sont compréhensibles en termes humains. Caligula adoptera aussi ce point de vue lorsqu’il se déguisera en Vénus. Prouvant qu’un être humain peut avoir le même effet sur les humains qu’un dieu – comme il le dit, il « remplace la peste », tout comme il innocente Cherea – il prouve l’inutilité de croire aux dieux.

Ces deux forces – le silence du monde et l’appel des humains – sont évidemment contradictoires, et il ne peut donc y avoir de résolution à leur friction. On ne peut nier le silence universel (sauf par le mensonge de la religion), et on ne peut se soustraire à l’appel humain qu’en se suicidant. L’homme absurde – qui est un homme à la conscience ouverte qui est capable d’affronter la vérité de la nature absurde de l’existence – ne peut donc pas s’échapper. Surtout, toute action prise par l’homme absurde doit trouver sa raison dans le présent, car l’être humain est à tout moment en danger de mort, la dernière des absurdités. Tout projet dont l’épanouissement ne serait que dans un futur anticipé, car il faut reconnaitre que ce futur envisagé n’est pas garanti. (Camus lui-même mourra dans un accident de voiture sans pouvoir terminer sa dernière œuvre.)

En même temps, Camus insiste sur l’idée que la réalisation d’un monde absurde ne peut être la fin du chemin, affirmant que « constater l'absurdité de la vie ne peut être une fin, mais seulement un commencement ». La solution que trouve Camus à cette absurdité de la vie est la révolte, qui garantit la liberté de l’être humain. En n’agissant pas selon la pensée d’un futur possible, en n’espérant pas une récompense éternelle pour ses actions, l’humain se retrouve sans contraintes et est donc libre dans un monde dont il est le maître. C’est justement ce que fera Caligula en s’affranchissant des contraintes : maître déjà en étant empereur, il devient – ou tente de devenir – maître de la réalité du monde.

Mais Camus dément que la logique mènera cet être libre à agir de façon entièrement amorale et à ne faire que ce qu’il veut, et c’est pourquoi en fin de compte Caligula doit se résoudre à admettre que « Ma liberté n’est pas la bonne ». L’humaniste Camus, ennemi juré de la peine capitale, seul intellectuel occidental à condamner l’usage de la bombe atomique sur la Japon, pacifiste recherchant une solution paisible à la guerre qui déchire son Algérie natale, ne peut accepter l’amoralité sadienne, même s’il considère Sade comme le chef de file des révoltés. Selon Camus, il y a quand même une limite à la révolte : la limite de chaque être humain même. C’est donc lui-même que Caligula affronte dans son dernier moment, en admettant qu’il se retrouve toujours face à lui-même quoi qu’il fasse. De plus, Camus insiste que les humains ont besoin l’un de l’autre; la quête de la solitude est stérile, autre vérité à laquelle est confronté Caligula. L’empereur pousse la logique dans un monde absurde et en souffre. Il ne peut accepter qu’il ne peut pas se révolter contre lui-même, ni que la véritable solitude est à la fois inaccessible et nuisible, et c’est cela qui fait sa tragédie.

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