Cannibale

par

Deux Kanaks à Paris

Contraints et forcés, Gocéné et Badimoin sont à Paris. Ils n’ont jamais quitté leur terre natale, où ils vivent selon la coutume. Le climat, la ville, les gens de France, sont à mille lieues de leur vision du monde. Ils vont découvrir Paris non pas comme d’heureux touristes, mais comme deux explorateurs d’un monde inconnu et souvent hostile. Didier Daeninckx crée ici une narration inversée : d’habitude, ce sont les Occidentaux qui explorent des jungles impénétrables et des contrées dont les indigènes ont des mœurs étranges. Dans Cannibale, l’occidental est l’indigène aux mœurs étranges, comme dans les Lettres persanes de Montesquieu. Gocéné et Badimoin doivent déployer des trésors d’astuce et de courage pour parvenir à retrouver Minoé et le groupe de Kanaks destinés au cirque de Francfort. Suivons-les dans la jungle parisienne.

Une fois échappés de l’enclos où on les a enfermés, ils sont d’abord confrontés à la circulation : « un véritable fleuve automobile nous séparait encore de Paris ». Didier Daeninckx utilise une analogie : le boulevard qui barre la route aux deux hommes est comme un fleuve qui serait pour eux un obstacle sur leur chemin, dans leur île d’Océanie. Pour le traverser, il faut attendre le bon vouloir du flot tumultueux des voitures, mais comment savoir quand le flot sera clément ? Les feux tricolores, les passages protégés pour piétons, sont autant d’éléments inconnus des deux Kanaks. « Le fleuve suspendait son cours de manière incompréhensible », raconte Gocéné. C’est en vain qu’ils tentent l’aventure et essayent de traverser : « nous étions rejetés sur le trottoir, comme des naufragés sur un rivage hostile ». Il leur faudra l’aide de fêtards éméchés pour parvenir à traverser le fleuve qu’est le boulevard.

Ensuite, Gocéné et Badimoin s’aventurent dans un café. Le lecteur averti reconnaît un bistro d’autrefois dont certains éléments sont restés intangibles : le perroquet, c’est-à-dire le haut porte-manteau collectif traditionnel, les nappes vichy, le plat du jour, la carafe d’eau désignée comme un « château Lapompe », autant d’éléments qui ne peuvent que laisser les deux apprentis explorateurs perplexes. Leur attitude est hésitante, le regard des autres pèse sur eux : « Le silence s’est fait sur notre passage, l’observation insistante. » Cependant, l’accueil n’est pas hostile, et l’on peut dire que Gocéné et Badimoin sont ici entourés d’une indifférence plutôt bienveillante. Le lecteur notera que l’aventure coloniale s’est invitée au menu du jour avec le « couscous d’Abd el Kader au bouillon gras », que le cuisinier, qui « a passé dix ans au Maroc, dans la Légion » prépare « comme au pays ».

Le périple en métro est bien moins reposant. Si le lecteur s’identifie aux deux aventuriers kanaks, il peut mesurer leur stupeur devant cette caverne où s’engouffre le flot des Parisiens. Badimoin est alors confronté à une terreur viscérale née d’une affreuse expérience : ses amis et sa famille ont péri dans une grotte lors d’un typhon. Pour lui, entrer sous terre, c’est mourir. De fait, face à la bouche de métro, « un vacarme assourdissant est monté des profondeurs », comme le grondement d’une bête infernale. Il faut un grand courage à Gocéné et Badimoin pour parcourir le « couloir voûté recouvert de céramique blanche [qui] menait à une vaste salle violemment éclairée dans laquelle trônait une sorte de petite maison. » Là, il leur faut passer l’obstacle du poinçonneur – comment devineraient-ils ce que fait cet individu ? – pour se confronter au train, qui dans un « fracas métallique » et des « gerbes d’étincelles » emmène les voyageurs vers leur destination.

Enfin, Gocéné et Badimoin découvrent la gare de l’Est, d’où part le train pour Francfort. Leur stupeur est plus grande encore, car la gare leur paraît immense, grouillante, « comme si nous étions entrés dans une ruche de métal et de verre dont la reine aurait pris la forme d’une locomotive Pacific, suante, suintante, boursouflée, vers laquelle convergeaient des milliers d’insectes chargés de valises ou de paquets. » Rien n’est plus éloigné de la mentalité des deux Kanaks que cette fourmilière où s’agitent et courent des milliers d’individus.

Quand on explore une contrée inconnue, on découvre les indigènes et leur mentalité. La tolérance et l’ouverture n’étant pas les vertus les mieux partagées, aussi Gocéné et Badimoin vont se trouver confrontés au racisme ambiant du Paris de 1931. Ils s’échappent du zoo où on les a enfermés entre les tigres et les crocodiles, comme des êtres vaguement humains désignés comme « hommes anthropophages de Nouvelle-Calédonie ». Arrivés au boulevard, une automobile manque les renverser, et les deux hommes sont invectivés par le conducteur : « Tu ne peux pas faire gaffe, le chimpanzé ? Tu descends de ta liane ou quoi… Tu te crois encore dans la brousse ? » Cet épisode inspire une réflexion à Gocéné : « pour lui nous ne sommes pas des cannibales, mais seulement des chimpanzés […]. Je suis sûr que quand nous serons arrivés près des maisons, là-bas, nous serons devenus des hommes. »

De fait, le repas dans le bistro se passe bien, et Gocéné constate que l’étonnement des usagers du métro se transforme vite en bienveillance : « il suffisait que je leur sourie pour qu’en retour leur visage s’éclaire. » Un vieil homme vient s’asseoir près de Gocéné et lui parle, lui décrit les gens étranges, au premier sens du terme, qu’il a croisés : « des Indiens Peaux-Rouges […], des Araucans mapuches, des Esquimaux, des Nubiens, des Jivaros, que le musée d’ethnographie du Trocadéro présentait régulièrement aux Parisiens ». Certes, il s’agit là d’une autre forme de zoo humain, mais le lecteur ne doit pas mesurer les comportements des Parisiens de 1931 à l’aune du XXIe siècle. À moins de vivre dans un port, l’immense majorité des Français ne croisait que très rarement des gens issus d’un autre continent. La curiosité du vieil homme semble plutôt bienveillante. En outre, la colonisation était en ce temps-là vue d’un bon œil, et la présence française outre-mer, accompagnée d’une forme de sujétion des populations autochtones, considérée comme normale. Le racisme que rencontrent les Kanaks est donc de deux sortes : individuel, comme dans le cas du conducteur de l’automobile et du vieillard du métro : plus ou moins virulent, plus ou moins bienveillant. Et puis il y a le racisme institutionnel, celui qui a poussé à la tenue de cette Exposition coloniale de 1931, qui a arraché Gocéné et ses compagnons de leur île du Pacifique, et qui ne connaît pas la bienveillance. Ce sont ces deux racismes auxquels Gocéné et Badimoin sont confrontés. Badimoin y perdra la vie, Gocéné une partie de lui-même. 

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