Cannibale

par

Gocéné

Gocéné est le narrateur, vieil homme qui raconte son histoire et celle de Francis Caroz aux deux jeunes hommes armés qui tiennent un barrage routier, mais aussi au lecteur, à qui il raconte l’épisode de la longue cérémonie du thé partagé au barrage, dans lequel son aventure à Paris et les événements qui la suivent sont enchâssés.

Choisi pour prendre part à l’exposition coloniale, on lui fait traverser l’océan, puis la France pour se retrouver à Paris, dans des conditions indignes qu’il réprouve. Mais c’est le départ forcé de sa fiancée Minoé, sur laquelle il avait promis de veiller, qui le pousse à agir : «  elle m’était promise et j’avais fait le serment à son père, le petit chef de Canala, de veiller sur elle ». Il ne se révolte pas contre l’ordre colonial ou la République française : il veut simplement honorer la promesse faite au père de sa bien-aimée. Les Kanaks sont hommes d’honneur, et Gocéné est un Kanak, qui vit selon les codes des anciens. Il a une vive intelligence et un grand sens de l’adaptation : il comprend très vite comment circuler dans Paris, ne se laisse pas impressionner par les machines et les lieux étranges qu’il rencontre, comme le métro ou la gare de l’Est.

Sa quête sera infructueuse : le train emportant Minoé vers Francfort part sous ses yeux. Le dénouement est tragique : son ami Badimoin, qui l’a aidé dans sa quête, est abattu sous ses yeux. En outre, il reste « enfermé pendant quinze mois, à Fresnes », prison de la région parisienne. Il conclut : « Je suis parti de Marseille sur Le Chantilly, plus d’un an après le retour des frères qu’on avait exposés à l’Exposition coloniale et dans un cirque, en Allemagne ». Son épopée est un terrible fiasco, à deux détails près : il n’a pas perdu Minoé, qu’il a épousée, et a gagné un ami, Francis Caroz, grâce à qui il a évité le sort qu’a connu Badimoin.

Son rôle est ici celui du passeur d’histoires : il raconte. Gocéné parle pour deux publics : d’abord les deux jeunes hommes du barrage, jeunes Kanaks auxquels il transmet la mémoire de leur peuple, mais aussi le lecteur, largement ignorant de cette peu honorable page de l’Histoire de France. Gocéné n’est pas un révolté permanent : c’est l’injustice flagrante qui le fait réagir. De plus, il n’est pas un donneur de leçons : il n’accable pas les deux jeunes Kanaks qui ont commis une erreur en repoussant Francis Caroz, mais les aide à tirer une leçon de leur acte : « si tu nous avais ouvert le barrage, à l’heure qu’il est, tu ne saurais rien de lui. »

Il n’obéit pas à une simple impulsion quand il poursuit Minoé : il obéit à son devoir. C’est le même sentiment qui le pousse à faire demi-tour à la fin du récit : les deux jeunes hommes doivent affronter les deux hélicoptères envoyés pour dégager la route. « Les premiers coups de feu claquent, éparpillant tous les oiseaux ». La phrase de Francis Caroz revient à sa mémoire : « Les questions, on se les pose avant… Dans un moment pareil, ce serait le plus sûr moyen de ne rien faire. » Sans davantage réfléchir, obéissant à son devoir d’homme, Gocéné fait alors demi-tour et se porte au secours de ceux qui vont être vaincus, afin de soulager leur fardeau. Le récit s’achève sur cette dernière phrase de Gocéné : « Mon corps fait demi-tour. »

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