Cannibale

par

L'Exposition coloniale de 1931

L’exposition coloniale internationale qui estau centre de Cannibale s’est tenue au bois de Vincennes et à la PorteDorée, à la lisière de Paris, du 6 mai au 15 novembre 1931. Son butprincipal : présenter un monde en réduction, la reproduction des grandesréalisations des colonies qui composaient à l’époque l’empire colonialfrançais. Inaugurée par Gaston Doumergue, président de la République, le 2 mai1931, elle « couvrait plus de cent hectares ». C’était là l’occasiond’exposer la puissance coloniale de la France, son rayonnement, son prestige.Elle fut visitée par huit millions de personnes.

L’exposition coloniale pouvait être vue commeune vaste fête foraine, un divertissement familial et bon enfant. L’éveil de lafête, au matin, est ainsi décrit par Gocéné : « les guinguettesouvraient leurs volets, les cuisiniers épluchaient les pommes de terre, onalignait les bouteilles de mousseux entre les pains de glace, on préparait lapâte à gaufres et les citronnades. » Les narines du lecteur sont presquechatouillées par les odeurs sucrées de ce que l’on prépare pour les visiteurs.On chante, aussi, à l’exposition, des chansons qui évoquent les lointainescolonies : La Fille du bédouin, La Cabane Bambou, entreautres. L’exposition a même son hymne, Nénufar, chantée par le populaireAlibert. Penchons-nous sur les paroles de cet hymne, que Gocéné, n’a pasoubliées :

« Quittantson pays un p’tit négro d’Afrique centrale

Vintjusqu’à Paris voir l’Exposition coloniale

C’étaitNénufar, un joyeux lascar

Pourêtre élégant c’est aux pieds qu’il mettait ses gants

Nénufar,t’as du r’tard mais t’es un p’tit rigolard

T’esnu comme un ver, tu as le nez en l’air

Etles ch’veux en paille de fer… »

Le lecteur d’aujourd’hui reste confondu devantde telles paroles. Tous les clichés sont là : on décrit un Africain, un« p’tit négro », avec les caractéristiques physiques que l’ignorancelui attribue : les cheveux, le nez épaté, les cheveux crépus. Il est nu,car la nudité indique le primitif incapable de porter des vêtementsoccidentaux ; cet être inculte se pique d’élégance et porte des gants,mais aux pieds. Son patronyme est ridicule – quel mâle digne de ce nomaccepterait-il de porter un nom de fleur ? Nénufar vient tout joyeux s’instruireet s’amuser – n’est-il pas un « joyeux lascar » ? – àl’exposition. Plusieurs couplets suivent, décrivant les aventures comiques etgalantes du sauvage maladroit. Le tout est écrit dans une langue vulgaire, auton populacier. Cette chanson piétine la dignité humaine, n’évoque que ladomination d’une race qui se croit supérieure et qui regarde le sauvage du hautde sa propre culture. Elle est l’illustration de ce qui justifiait en cetemps-là l’expansion coloniale : il était du devoir des pays civilisés, laFrance en tête, d’aller extraire les peuples sauvages de l’ignorance danslaquelle ils croupissaient. La chanson le dit clairement : « Nénufar,t’as du r’tard ».

On ne se contenta pas de reproduire les grandsmonuments des colonies ou les œuvres fabriquées outre-mer : on exposaaussi des hommes. Autrefois, les zoos humains n’étaient pas rares, et quelqu’unjugea bon d’exposer à la curiosité des visiteurs cent onze Kanak venus de cetteterre australe qu’est la Nouvelle-Calédonie, de l’autre côté du monde. DidierDaeninckx décrit l’Exposition coloniale de 1931 à travers le regard d’un de cesKanaks, Gocéné. Son récit forme le corps du roman.

D’abord, on désigna des femmes et des hommesdans des villages kanaks, qui furent embarqués le 15 janvier 1931 sur le Villede Verdun. La traversée les mena à Marseille, puis on les achemina à Paris.Là, on les parqua dans un enclos, comme des animaux ; le village kanak fut« reconstitué au milieu du zoo de Vincennes entre la fosse aux lions et lemarigot des crocodiles. » Le but des autorités n’était pas d’instruire nid’informer, mais de divertir la foule des visiteurs. Pour que ce spectacle soitspectaculaire, les Kanaks offerts aux regards des visiteurs devaientcorrespondre aux clichés les plus stupides que véhiculait la propagandecolonialiste, qui voulait que l’Occidental aille civiliser des sauvages. Plantésur la pelouse devant l’enclos, un panneau annonçait : « hommesanthropophages de Nouvelle-Calédonie ». La sottise et l’ignorance semêlent ici à l’insulte. Si, dans un passé lointain, l’anthropophagie futpratiquée dans certaines îles du Pacifique, il est certain que les Kanaks de1931 ne s’y livraient pas. En outre, comme on trouvait le comportement des Kanakstrop civilisé, on leur enseigna comment se comporter de façon bestiale :« Des hommes sont venus nous dresser, comme si nous étions des animauxsauvages », raconte Gocéné. De fait, Grimaut échange certains d’entre euxcontre des crocodiles avec un cirque de Francfort, sans demander leur avis auxKanaks ; demande-t-on son avis à une bête de foire ? On notera aupassage que personne en Allemagne ne semble s’indigner de ce troc.

Puis vient l’heure de l’ouverture des portesde l’exposition. La foule entre, Gocéné raconte : « les curieux ontcommencé à défiler de l’autre côté des grilles ». « On nous jetait dupain, des bananes, des cacahuètes, des caramels… Des cailloux aussi… »« Toutes les cinq minutes, l’un des nôtres devait s’approcher pour pousserun grand cri, en montrant les dents, pour impressionner les badauds. » Lanourriture donnée aux Kanaks est infecte : « ce qu’ils nous donnentau zoo, même les chiens s’en détournent, au pays. » Pourtant, quand Gocénérentre chez lui, il édulcore son récit et ne livre pas ces détails humiliants àsa famille et à ses amis. La vérité, il la réserve aux anciens, gardiens de lamémoire : « Je leur explique qu’on nous obligeait, hommes et femmes,à danser nus […]. Que nous n’avions pas le droit de parler entre nous,seulement de grogner comme des bêtes, pour provoquer les rires des gensderrière les grilles… Qu’on nous a séparés ainsi qu’on le fait d’une portéede chiots, sans qu’aucun ne sache où était son frère, sa sœur. Qu’on nous traitaitd’anthropophages, de polygames, qu’on insultait les noms légués par nosancêtres… » Cette humiliation d’un peuple sera étouffée, car souvent lesvictimes se sentent coupables de la faute qui les a blessés.

Didier Daeninckx glisse dans le roman un nomqui attache Cannibale à l’époque de la parution du livre, 1998. Ce nomest Willy Karembeu. Celui-ci faisait partie de cent onze Kanaks exposés defaçon indigne dans l’enclos du zoo de Vincennes. En 1998, le nom Karembeu estsur toutes les lèvres : c’est celui d’un champion, vainqueur de la plusprestigieuse des compétitions : la coupe du monde de football. Willy estl’arrière-grand-père de Christian Karembeu, joueur prestigieux dont le nom estdevenu glorieux. Quelle revanche ! La foule a rit de Willy et acclameChristian. Ce lien historique entre deux événements permet au lecteur demesurer le progrès accompli en soixante-sept ans.

Didier Daeninckx remarque cependant que desvoix se sont élevées contre cette exposition dès 1931 et ont même manifestécontre. Il y eut des intellectuels comme les surréalistes, quelques hommes politiquescomme Léon Blum, et le Parti communiste. Ce sont des militants communistes queGocéné et Fofana voient en action : une femme et deux hommes se dressentdans la foule des visiteurs, et vitupèrent contre l’exposition :« Cette foire, ce Luna Park exotique, a été organisée pour étouffer l’échodes fusillades lointaines… […] Au Maroc, au Liban, en Afrique centrale, onassassine. En bleu, en blanc, en rouge… ». À travers l’exposition, c’estle système colonial qu’ils attaquent. Ils s’adressent au peuple, aux« travailleurs parisiens ». Mais ils sont bien peu nombreux, et netrouvent que très peu d’écho dans la foule des visiteurs. L’exposition coloniale,solidement ancrée dans son époque, ne fut guère contestée. 

Inscrivez-vous pour trouver des essaia sur L'Exposition coloniale de 1931 >