Comme il vous plaira

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L’usurpation, thème clé

Tout comme LaTempête, la trame de Comme il vousplaira repose sur l’usurpation d’un trône ducal par un frère, et les deux piècesfinissent avec la restauration du duc légitime. Mais le thème est bien plustissé dans la fabrique de Comme il vousplaira que dans celle de la pièce antérieure, ce qui est en partie dû à laplus grande place qu’occupe dans l’intrigue la confrontation entre les deuxducs ; mais l’usurpation est aussi présente sous bien d’autres aspects.

Il faut savoir qu’à la Renaissance, un usurpateur étaitautomatiquement un tyran, quelles que soient ses vertus de dirigeant. Il nefaut donc pas s’étonner de la personnalité de Frederick, petit Macbeth ouRichard III en herbe, sans l’imagination de l’un ni l’intelligence de l’autre,ni même les habitudes meurtrières des deux. Brutal et soupçonneux, on nes’étonne pas de ce que les nobles fuient sa cour pour rejoindre le duc légitime– qui lui ne fait absolument rien pour reprendre son trône. Même la proprefille de Frederick préfère suivre sa cousine vers les bois plutôt que de restersous la tyrannique tutelle paternelle.

Mais il n’est pas nécessaire d’être un dirigeantillégitime pour être un tyran : Oliver nous le montre fort clairement. Enrefusant d’éduquer son jeune frère et en retenant sa part légitime del’héritage paternel, Oliver usurpe les droits d’Orlando. Même s’il possède tousles droits du père, étant le fils aîné et donc l’héritier de tout selon le codede la primogéniture, son refus d’adhérer au testament du père en fait unmauvais fils autant qu’un mauvais frère. Contredire le testament, c’est usurperla place du père, même s’il est héritier légitimement. Il passe au crime ensuggérant à Charles de tuer Orlando, et devient donc un avatar du duc Frederickmalgré sa position d’héritier légitime. Cette position n’est pas enviable,selon Charles qui estime lui-même : « Je n’occupe au monde qu’uneplace qui sera beaucoup mieux remplie quand je l’aurai laissée vide. »

Rosalinde, quant à elle, est aussi une usurpatrice mais d’unrôle masculin. Dans un pays seulement plus ou moins fait à l’idée d’avoir unereine régnant seule (même si après quarante-deux années on y était habitué), lachose ne possédait pas de résonances qu’on ne puisse saisir. Ajoutons à cela lefait que le rôle était joué par un homme, et on voit bien la complexitéqu’avaient ces questions. On pouvait prêcher contre l’idée des hommes setravestissant en femmes, et c’était là une des grandes accusations contrel’existence même du théâtre à l’époque ; mais il fallait ganter son proposdès lors qu’il s’agissait de suggérer qu’une femme ne pouvait pas faire letravail d’un homme tant qu’Elizabeth se trouvait sur le trône.

Shakespeare glisse par-dessus le sujet, mais même Céliatrouve que sa cousine va trop loin lorsqu’elle en arrive à vouloir jouer aumariage ; et l’auteur a l’audace de donner l’épilogue à Rosalinde, un faitsuffisamment étonnant pour qu’elle doive s’en excuser. Cette usurpation de lapersonnalité et des vêtements masculins laisse Rosalinde libre de se fairefaire la cour par Orlando comme elle le voudrait. Amoureuse de lui dès ledébut, elle veut néanmoins se faire courtiser, et les âneries du jeune homme nelui suffisent pas – surtout qu’il est trop timide pour parler à une dame. Dansson costume mâle il est cependant possible à Rosalinde de prendre la partactive, et tout en jouant le rôle de la dame (dans un dédale où un garçon joueà être une fille déguisée en garçon qui fait semblant d’être elle-même…) d’êtrela force motrice derrière cette double séduction. Sa personnalité est si forteque cela prend d’ailleurs un dieu pour tout remettre à sa place.

On remarquera aussi qu’on nous rapporte que lemélancolique Jaques attaque les humains vivant dans la forêt comme usurpateursdu monde des animaux. En fait, le mot se retrouve deux fois dans ce monologueet n’est utilisé qu’une fois pour décrire le duc Frederick.

Le thème de l’usurpation ramène le lecteur à la citationcélèbre de la pièce (qui est d’ailleurs inscrite sur le frontispice du fameuxthéâtre du Globe, projet de Shakespeare sur les bords de la Tamise à Londres) –« All the world’s astage, / And all the men and women merely players; / They have their exits andtheir entrances, / And one man in his time plays many parts… » – au sens où l’auteur y analyse le rôle dechacun, sa place dans la société et donc les rapports humains en général.L’usurpation est une tricherie, un mensonge dans lequel celui qui améliore sacondition par ce biais se complaît. On y retrouve donc la trahison et l’égoïsmede l’homme qui travestit son rôle et menace quelque part la pièce de théâtre qu’estla vie par son changement de rôle à des fins personnelles, que ce soit pour lepouvoir, la vie dans la nature, le « changement » de sexe, etc.

Shakespeare, par cette réflexion sur les rôles de chacunet l’usurpation fait tomber les masques et tente par sa comédie de rendre del’humanité aux personnages, de comprendre leurs agissements, leurs motivations,ce qui se joue souvent par le rapport aux autres et à soi-même. L’illusion duthéâtre ne doit donc pas cacher la réalité humaine dépeinte dans ces œuvres. 

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