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La mélancolie au goût du jour

Jaques est un type reconnaissable de la société élisabéthaine, le mélancolique rien qu’un peu affecté. Comme le compositeur John Dowland, qui avait adopté la devise « Toujours dolent », Jaques voit tout en noir et philosophe incessamment sur ce thème : il a très peu d’estime et d’espoir en la condition humaine : « Souffle, souffle, vent d’hiver ; / Tu n’es pas si cruel / Que l’ingratitude de l’homme » ; ou encore disant : « Gèle, gèle, ciel rigoureux / Ta morsure est moins cruelle / Que celle d’un bienfait oublié », il expose les souffrances qu’il éprouve et sa vision de l’humanité, très sombre.

Pourtant ses compagnons savent bien que c’est un masque qu’il porte, et s’en moquent bien. L’auteur aussi d’ailleurs : immédiatement après que Jaques a lancé sa célèbre tirade – « Le monde entier est un théâtre, / Et tous, hommes et femmes, n’en sont que les acteurs, / Chacun fait ses entrées, chacun fait ses sorties, / Et notre vie durant, nous jouons plusieurs rôles » –, laquelle se termine avec une vision de la vieillesse comme d’un âge décrépit et abandonné – « La scène finale, qui termine ce drame historique, étrange et accidenté, est une seconde enfance, état de pur oubli ; sans dents, sans yeux, sans goût, sans rien » –, Orlando entre en scène portant le vieil Adam sur son dos, représentation visuelle du respect pour la vieillesse s’il en est. Cette très célèbre citation correspond à la perfection au travail, à la présentation de l’Homme que faisait Shakespeare dans son œuvre, et ainsi à la démarche baroque de son époque abandonnant toutes les certitudes que l’on pouvait avoir quant aux vérités supposées et absolues sur l’humanité. L’auteur présentait ainsi sa vision des rapports entre les hommes, les codes sociaux, les normes qui sont ancrés par l’éducation et bien évidemment une réflexion sur les différents âges de la vie, conférant à chacun un rôle dans cette pièce de façon à figurer la vie dans son entier et le temps qui passe.

Le côté poseur de Jaques est aussi exhibé lors de son refus de quitter Orlando tout en prétendant qu’il ne désire rien de mieux. Sa relative hypocrisie est d’ailleurs évoquée par le duc, qui rappelle que Jaques a été un libertin dans son temps. En fin de compte, Shakespeare rend difficile de prendre Jaques, sa mélancolie ou ses préjugés au sérieux, ce qui renforce l’effet de son exclusion volontaire de la ronde à la toute fin. Il n’est guère le seul personnage dans l’œuvre de Shakespeare à faire figure d’étranger au cours d’une fin réconciliatrice : les Antonios de La Nuit des rois et du Marchand de Venise en sont d’autres exemples. Mais Jaques en fait le choix lui-même, et refuse même de rester en scène lors de la plaidoirie du duc. Il s’avère qu’il ne mentait pas lorsqu’il disait rechercher des sujets de contemplation ; et le regard moqueur posé sur lui doit tout d’un coup être reconsidéré. La possibilité qu’il n’ait pas eu entièrement tort est à la fois inattendue et un rien inconfortable, tout comme son refus de s’adonner à la joie générale et de participer à la danse prouve qu’il est possible pour un homme de changer. Le fait qu’il ait été libertin ne veut pas dire qu’il l’est encore, quoi qu’en pense le duc.

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