Double-Assassinat dans la Rue Morgue

par

Auguste Dupin

C’est un « jeune gentleman » français issue « d’excellente famille, une famille illustre même », mais tombé dans la pauvreté. C’est par hasard qu’il rencontre le narrateur, et de là naît leur amitié.

Il mène une vie rythmée par une économie rigoureuse, et son seul loisir est d’exercer ses capacités mentales. En effet, l’esprit de Dupin n’est jamais en repos ; il analyse en permanence le monde qui l’entoure, sondant choses et gens, les passant au crible de son analyse rigoureuse et systématique. Il ne cherche pas à tirer profit de ses talents, qu’il exerce pour le plaisir. Ce n’est pas pour aider la justice ou le genre humain qu’il résout les énigmes qu’il rencontre, mais pour le simple fait que ce sont des énigmes, et qu’il aime résoudre des énigmes. C’est ainsi qu’il justifie sa décision de se lancer dans l’enquête sur le double assassinat perpétré dans la rue Morgue : « Une enquête nous procurera de l’amusement ». Ce détachement vis-à-vis de l’enquête et du crime va très loin : à aucun moment Dupin n’exprime de la compassion pour les victimes du crime. Son enquête est pour lui un exercice cérébral.

La personnalité de Dupin est atypique, comme l’était celle de Poe, de même que celle de Baudelaire. Un des premiers traits que dévoile le narrateur est ainsi décrit : « mon ami avait une bizarrerie d’humeur […], c’était d’aimer la nuit pour la nuit », au point que le narrateur, à qui il a transmis ce sentiment, la crée de façon artificielle : « au premier point du jour, nous fermions tous les lourds volets de notre masure, nous allumions un couple de bougies fortement parfumées, qui ne jetaient que des rayons très faibles et très pâles ». Dupin jouit d’une personnalité excentrique, qui le met en marge de la société des gens dits normaux.

Son analyse permanente du monde qui l’entoure le conforte dans cette position marginale. Il se sent – ou se sait – supérieur à son prochain : il prend un grand plaisir à exercer son talent et à en faire état : « Il semblait prendre un délice sacré à l’exercer – peut-être même à l’étaler – et avouait sans façon le plaisir qu’il en tirait » ; en effet, « bien des hommes avaient pour lui une fenêtre à l’endroit de leur cœur ». Quand son esprit se met en branle, il entre dans une transe légère, jusqu’à connaître une petite métamorphose : « ses manières étaient glaciales et distraites ; ses yeux regardaient dans le vide, et sa voix – une riche voix de ténor, habituellement – montait jusqu’à la voix de tête ; c’eût été de la pétulance, sans l’absolue délibération de son parler et la parfaite certitude de son accentuation ».

Cette analyse constante du monde qui l’entoure ne doit rien à l’instinct. Avec le détective Dupin, il n’est pas question d’intuition ni de flair, comme avec d’autres détectives de la littérature comme Sam Spade, John Rebus, ou le commissaire Maigret. Au contraire, Dupin rejette tout ce qui n’est pas analysé soigneusement, de façon presque maniaque ; comme Poe le définit : Dupin ratiocine, il analyse de façon subtile, voire pédantesque. Si cela peut se révéler désagréable pour son entourage, c’est en revanche une grande qualité pour un détective, puisqu’il ne s’arrête jamais aux apparences. « Quand les choses paraissent impossibles, il faut montrer qu’elles sont possibles : Il ne nous reste donc qu’à démontrer que cette impossibilité apparente n’existe pas en réalité », explique-t-il au narrateur. « De même que l’homme fort se réjouit dans son aptitude physique, se complaît dans les exercices qui provoquent les muscles à l’action, de même l’analyste prend sa gloire dans cette activité spirituelle dont la fonction est de débrouiller » : pour Dupin, le plaisir de débrouiller une énigme complexe s’apparente à un plaisir physique, et induit une satisfaction au moins comparable à celle de l’athlète qui aura accompli quelque haut fait. Pour autant, Dupin n’est pas un naïf coupé des réalités d’un monde dangereux. En effet, il connaît parfaitement les dangers que comporte son activité et sait s’en prémunir, comme lorsqu’il prépare l’entrevue avec le marin propriétaire de l’orang-outang meurtrier, et qu’il se munit d’un pistolet afin de prévenir tout danger.

Dupin est en littérature un personnage précurseur, le premier de son genre. Poe a fortement influencé la littérature grâce à sa création et a inspiré nombre d’auteurs qui, à leur tour, ont donné vie à un détective dont la force repose dans la réflexion. On citera Émile Gaboriau, écrivain français qui créa le détective Lecoq en 1863, personnage directement inspiré de Dupin. Pour sa part, Arthur Conan Doyle a été fortement influencé par Poe dans sa création du détective privé Sherlock Holmes, de même qu’Agatha Christie s’est inspirée de la méthode analytique de Dupin pour créer son Hercule Poirot. C’est sans doute ce dernier personnage qui se rapproche le plus de Dupin : excentrique, raffiné, courageux physiquement mais répugnant à utiliser la violence. À travers Dupin, l’influence de Poe sur la littérature policière a été fondamentale.

Un détail, pourtant, mérite d’être relevé : jamais Poe – pas plus que son traducteur français Baudelaire – ne dit de Dupin qu’il est un détective. En effet, le substantif detective au sens que nous lui donnons aujourd’hui n’est apparu en anglais qu’en 1849, huit ans après la parution de Double Assassinat dans la rue Morgue. Le mot n’est apparu en français qu’en 1872. Il est plaisant de penser que le premier détective de la littérature est né avant même le mot qui désigne son activité. 

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