Double-Assassinat dans la Rue Morgue

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Un Américain à Paris, ou un réalisme qui n'en est pas un

L’action de Double assassinat dans la rueMorgue se déroule à Paris, « dans les années 18… ». Au momentde la parution de la nouvelle, en 1841, Paris était pour le lecteur américainun lieu où il ne se rendrait sans doute jamais, littéralement à l’autre bout dumonde. Cet éloignement et le manque de connaissances du lecteur américainpermettent à Poe de créer de toutes pièces un cadre à l’intrigue, sans tenircompte de la topographie des lieux ni de la réalité sociale du Paris de lapremière moitié du XIXe siècle. Le narrateur est américain, et sonregard est celui d’un compatriote pour les premiers lecteurs de Poe. Le récitpeut être vu comme celui d’un voyageur qui narre une aventure dont il a été letémoin, dans une contrée lointaine et quelque peu exotique.

Le Paris que Poe décrit est un Paris en partieimaginaire : les noms de lieu sont vrais, mais la topographie ne l’estpas. Poe invente la rue Morgue. Elle est censée se trouver dans le quartierSaint-Roch, dans l’actuel premier arrondissement. Son nom porte une sinistreconnotation : le mot morgue a le même sens en anglais qu’enfrançais : c’est le lieu où l’on entrepose les cadavres en attente de leurinhumation. Dès le titre, le lecteur sait que la mort sera présente dans lanouvelle, et que rien ne pourra en empêcher l’action. En réalité, il n’y a pasde rue Morgue à Paris. Le lecteur américain non averti ne peut le deviner, maisle lecteur français, a fortiori parisien, ne peut qu’être surpris par cette ruefictive, et par d’autres descriptions de lieux par Poe. Aussi CharlesBaudelaire ajoute-t-il une note de bas de page à sa traduction :« Ai-je besoin d’avertir, à propos de la rue Morgue, du passage Lamartine,etc. qu’Edgar Poe n’est jamais venu à Paris ? (C. B.) ». Le lecteurfrançais peut, grâce à cette note, savoir qu’il entre dans une fiction totale,fruit de l’imagination de l’auteur, et que le réalisme ne sera pas aurendez-vous. C’est là une différence majeure entre la lecture que faisait unlecteur américain et celle que faisait un lecteur français.

Poe utilise d’autres éléments tendant àdonner, aux yeux du lecteur américain, une touche réaliste à son récit. Ilessaye de franciser son récit, en citant Molière et Le Bourgeois gentilhommelorsqu’il évoque les mesure prises par la police :  « On faitici un grand étalage de mesures, mais il arrive souvent qu’elles sont siintempestives et si mal appropriées au but, qu’elles font penser à M. Jourdain,qui demandait sa robe de chambre – pour mieux entendre la musique » ;ou en utilisant des expressionsfrançaises qui apparaissent en italique dans le texte original et dans latraduction, comme « ferrages », ou encore cette remarque dunarrateur sur le comportement de Dupin : « J’ai dit que mon ami avaittoutes sortes de bizarreries, et que je les ménageais (car ce mot n’apas d’équivalent en anglais) ». Ce procédé tend à renforcer la pseudoauthenticité des aventures de Dupin et du narrateur.

Le choix de Paris comme cadre de la terribleaffaire permet à Poe de placer deux éléments capitaux de la narration. D’abord,il faut que la présence d’un orang-outang – élément pour le moins exotique –soit plausible. Il doit donc choisir une grande ville, un lieu de rencontre,abritant un jardin zoologique comme le Jardin des Plantes. Un grand port commeMarseille ou Nantes aurait pu convenir, mais quel lecteur américain de 1841connaissait ne fût-ce que le nom de ces villes ? Ensuite, la ville choisiedoit avoir une face cosmopolite, qui permet de rendre plausible la présencesimultanée de tant de gens d’origines différentes en un seul endroit. Qu’on enjuge : l’assassinat a eu plusieurs témoins auditifs, dont Poe transcritles déclarations avec minutie, car elles vont permettre à Dupin de déduire laprésence d’une voix non humaine dans la pièce. Ces témoins sont français,hollandais, anglais, espagnol, italien. Leurs témoignages permettent cetteobservation capitale sur la voix aiguë entendue dans la pièce :« chacun en parle comme d’une voix d’étranger, chacun est sûr que cen’était pas la voix d’un de ses compatriotes ». Seule une ville cosmopolitepeut connaître un tel mélange, encore que la présence simultanée dereprésentants de tant de nationalités au même endroit puisse être vue comme unecoïncidence bien peu réaliste.

Enfin, Poe donne un détail qui, s’il ajoute àl’horreur du récit, lui ôte une part de réalisme : plusieurs jours aprèsle crime, les cadavres des victimes sont toujours dans l’appartement et peuventêtre examinés par Dupin. Il est vrai qu’un 1841 on avait coutume de veiller lesmorts à leur domicile même, mais le délai écoulé – plusieurs jours – paraîtbien long, et l’on n’ose imaginer dans quel état se trouvent les dépouilles desmalheureuses dames l’Espanaye.

Double assassinat dans la rue Morgue est une nouvelle parsemée d’éléments quidonnent au récit un parfum d’authenticité, voire de réalisme. Pourtant, rienn’est plus faux : c’est l’histoire improbable d’un meurtre pratiquementimpossible, située dans un Paris sorti de l’imagination de l’auteur. 

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