Double-Assassinat dans la Rue Morgue

par

La méthode de Dupin

Si Double assassinat dans la rue Morgue occupe une place particulière dans l’histoire de la littérature, c’est parce que, pour la première fois, un auteur utilise l’intelligence de son personnage principal comme ressort narratif. De fait, le lecteur ne trouve dans la nouvelle ni sentiments, ni lyrisme, ni louange de la nature, ni propos social, ni religion, ni héroïne maltraitée, ni chevalier servant, bref rien de ce qui avait jusqu’alors étayé la narration dans la littérature. En revanche, le lecteur va faire connaissance avec la méthode Dupin, expression de l’intelligence du personnage et, d’une certaine façon, manifeste de Poe qui vante la supériorité de l’esprit sur les sentiments.

L’esprit de Dupin n’est jamais au repos. Sans cesse il observe, mémorise et classe les événements, incidents, individus qui se présentent à son regard. Rien ne lui plaît davantage que la résolution d’énigmes complexes, et il prend à cet exercice le plaisir qu’un homme fort prend à réaliser une prouesse physique. Un épisode de la nouvelle montre Dupin dans ses œuvres, lorsqu’il répond à une pensée du narrateur, alors que ce dernier n’a rien livré de ses cogitations. C’est par un exercice cérébral de logique que Dupin a reconstitué le fil des pensées de son ami, et qu’il intervient dans leur cours comme s’ils avaient tenu conversation. Pour l’observateur, cela ressemble à de la magie, ou à une astuce d’artiste de music-hall, mais comme le dit le narrateur, « Il n’y avait pas un atome de charlatanerie dans mon ami Dupin ». Nous allons nous pencher sur la méthode de Dupin et voir en quoi elle consiste.

Dupin commence par l’observation des choses, car « observer attentivement, c’est se rappeler distinctement ». Ensuite, l’analyse implique de tenir compte non seulement de ce qui est observé, mais aussi des spéculations issues des facteurs psychologiques des personnes impliquées. C’est ce qui fait, selon Poe, la supériorité d’un bon joueur de whist sur un bon joueur d’échecs, car « la force au whist implique la puissance de réussir dans toutes les spéculations bien autrement importantes où l’esprit lutte avec l’esprit ». Cependant, « La faculté d’analyse ne doit pas être confondue avec la simple ingéniosité ; car, pendant que l’analyste est nécessairement ingénieux, il arrive souvent que l’homme ingénieux est absolument incapable d’analyse ». Donc, après l’observation, Dupin procède par association d’idées, une méthode proche de ce qui est utilisé en psychanalyse. Là encore, Poe se révèle précurseur. La démonstration est faite au narrateur et au lecteur lors d’une promenade nocturne évoquée plus haut au cours de laquelle Dupin devine ce à quoi pense le narrateur, en reconstituant l’enchaînement des idées de celui-ci grâce à la succession des petits événements qui ont accompagné leur promenade.

Avec le double assassinat qui laisse la police parisienne pantoise, Dupin trouve une splendide occasion d’exercer ses talents. Outre le fait que la police a arrêté un homme innocent, ce qui est le facteur qui déclenche l’intervention de Dupin, c’est un défi que la vie lance à l’esprit exercé et supérieur : personne n’a pu résoudre l’énigme, il faut que lui, Dupin, dénoue ce nœud gordien, ce mystère hors du commun, car « c’est dans les cas situés au-delà de la règle que le talent de l’analyste se manifeste ; il fait en silence une foule d’observations et de déductions ». Selon Dupin et Poe, la police parisienne a échoué car « elle procède sans méthode, elle n’a pas d’autre méthode que celle du moment ». La police ne réfléchit pas, elle réagit. Pour sa part, Dupin observe, puis passe les éléments relevés au crible de son esprit. Il relève ce qui rend le crime impossible, et cherche à démontrer pourquoi cette impossibilité n’existe pas. Il pose un regard minutieux sur la scène de crime, mais son esprit prend du recul afin d’embrasser le meurtre dans un contexte plus large, ce qui lui permet d’envisager l’intervention de deux éléments extérieurs, en l’occurrence un matelot et un orang-outang de Bornéo. Puis il tend son filet et y emprisonne le coupable dans les rets de sa démonstration. Quod erat demonstrandum.

À travers l’utilisation de cette méthode, Poe démontre la supériorité de l’homme cérébral sur le commun des mortels, c’est-à-dire la police parisienne, et sur la force brute que symbolise l’orang-outang. Dupin est un être à part, voire marginal, au même titre que Poe, qui n’a jamais su ou pu s’intégrer dans la société qui l’entourait. La façon de procéder de Dupin n’a rien de surnaturelle et rappelle la méthode utilisée par ce qu’on appelle aujourd’hui un mentaliste. Cependant, Dupin ne fait pas commerce de son talent, mais a placé sa vie sous le signe de l’esprit. Il ne se laisse jamais guider par ses sentiments, que Poe n’évoque jamais, mais pose sur le monde un regard aigu et jamais en repos. C’est le regard que, quelques décennies plus tard, Hercule Poirot posera sur l’Angleterre, sous la plume d’Agatha Christie, n’accordant jamais le sommeil à ses « petites cellules grises ». 

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