Frankenstein

par

La monstruosité

Au cœur du roman se trouvela notion de monstruosité et plus encore la question de ce qui fait un monstre.La réponse qu’apporte Shelley semble bien être qu’un monstre est fait plutôt que , vérité que Frankenstein ne voudra admettre. Préférant croirequ’il a créé un monstre en l’amenant à la vie au lieu de l’abandonner, Victorrefusera d’écouter tout avis contraire, fixant son attention sur les meurtresdu Monstre.

La vérité est toutefois bienplus complexe que Victor ne veut l’admettre. La laideur de l’être qu’il crée estla raison primordiale pour laquelle il le fuit et l’abandonne. Mais cettelaideur, il l’a lui-même conçue. Ce qui est curieux c’est qu’il ne la réalisequ’au moment où le corps s’anime. Cet aspect externe amène Victor à considérersa création comme un monstre bien avant qu’elle ne fasse le moindre mal à quique ce soit. C’est Frankenstein qui peut être considéré comme un parentmonstrueux, en refusant d’élever son enfant. Il ne découvrira que bien plustard l’esprit de sa création, son intelligence et sa capacité au bien, mais ilsera trop tard : les meurtres ont commencé et lui permettent de légitimera posteriori son abandon.

Haut de huit pieds et pourvud’une peau lui donnant l’aspect d’une momie, son aspect exclut le Monstre quieffraie tous ceux qui l’entrevoient. L’étendue de cette répugnance suggèrequ’il y a quelque chose d’indescriptible dans cette laideur du Monstre, qu’ilse dégage de lui quelque chose qui fait réaliser, ne serait-ce qu’à un niveausubliminal, qu’il n’est pas un être naturel. Quoi qu’il en soit, la réactiondes gens à sa vue fait éclater la méchanceté interne de l’homme. Le Monstreest, au début, un être innocent qui veut croire à la bonté des gens ; lestrouvant beaux par leur extérieur, il s’attend à ce qu’ils soient beaux à l’intérieur.Par là il fait sans y songer la même supposition que ceux qui le voient. Le manquede correspondance entre les aspects externe et interne est donc souligné, carles êtres physiquement beaux se révèlent monstrueux, alors que le physiquementmonstrueux cache une âme innocente – une âme qui les comprend, d’ailleurs, carà voir son reflet dans l’eau, le Monstre réagit de la même façon qu’eux.

Il élabore donc son plande se révéler peu à peu à la pauvre famille près de qui il demeure. Àtravailler pour eux à leur insu, il reçoit leur gratitude, mais ils ne pourrontréconcilier ces bonnes actions avec son aspect hideux. Tant qu’il estinvisible, on l’apprécie, mais en fin de compte, il n’y a que le vieil aveuglepour voir vraiment sa bonté même en sa présence.

Ce n’est qu’à partir deces événements que le comportement du Monstre peut commencer à semblermonstrueux. Il y a d’abord sa danse sauvage et destructrice lorsqu’il incendiela chaumière abandonnée par ses amis. En même temps, il prend conscience detoute sa différence. Il se savait monstrueux d’aspect mais en lisant le journalde son créateur, il découvre exactement comment il est né, d’une façon contrenature,dans un corps qui n’est pas à lui mais rapiécé à partir de cadavres, sans avoireu d’enfance véritable. Il est donc un monstre non seulement d’aspect, mais denature, en ce qu’il n’est pas né d’un mouvement naturel.

Sa décision de confronterson créateur ne vient que dans la furie de son dépit. Même là, il essaie de sefaire accepter par l’espèce humaine, mais rejeté même par un enfant, il setourne vers le meurtre. Étranglant le frère de son créateur, on le voit réaliserpour la première fois un geste vraiment monstrueux ; il va même jusqu’à placerle collier trouvé sur lui dans la poche de Justine, sans savoir qui elle est. C’estlà son grand crime gratuit : tous ses autres meurtres sont accomplis ensachant qu’ils causeront de la douleur à Victor mais il n’a aucune idée del’identité de Justine. On peut à partir de là parler de monstre mais c’esttoujours un monstre créé. Il n’y a aucune raison de douter de sa parolelorsqu’il fait serment de s’exiler loin des hommes si Victor lui accorde unecompagne.

La monstruosité de Victorest autre. Sa décision de procéder à une expérimentation contrenature peut êtrevue comme monstrueuse en ce qu’elle contrevient aux lois de la nature. Une foisqu’il y a procédé, il aggrave son acte en abandonnant sa création. Il a mêmeune double occasion de le faire : ayant fui le laboratoire où l’être estné, Frankenstein aurait pu revenir sur sa décision lorsque le Monstre vient leregarder sur son lit. Il ne le fait pas et essaie simplement d’oublier. Il n’aaucune pensée pour ce qui pourrait advenir du Monstre. Ne le considérant quecomme un démon, il devine immédiatement que c’est lui le meurtrier de son frèremais il ne se demande ni pourquoi le Monstre l’a fait, ni comment il a rejointGenève. Il présume simplement avoir créé un être mauvais et même croyant cela, ilne se demande pas pourquoi il n’a pas réussi à lui infuser une naturebienveillante.

La culpabilité de Victordans tout ce qui s’ensuit est évidente. Son incapacité à aimer un être qu’il acréé et dont il attendait l’idolâtrie, de même que son incapacité à prévoir laréaction du reste du monde quant à ses actions, sans parler de son incapacité àcomprendre le point de vue du Monstre, en font autant un monstre que les autreshumains qui maltraitent le Monstre au cours de ses voyages. Lorsqu’il détruitle corps de la femme qu’il est en train de créer, se disant que c’est pourl’espèce humaine qu’il le fait (sous le coup de la même rationalisation qui a présidéà la création du Monstre), il accomplit un acte tout aussi monstrueux que le serale meurtre d’Elizabeth par le Monstre. Créateur et création en viennent à seressembler plus qu’ils ne l’admettent. Victor se retrouve solitaire et isolé,comme le désirait le Monstre, qui se soucie surtout de lui faire ressentirexactement ce qu’il a ressenti lui. En pourchassant le Monstre, Victor seretrouve dans le paysage où le Monstre souhaitait aller vivre avec sa compagne.Sa création nivelle la différence entre eux, comme lorsqu’il proclame que Frankensteinest le créateur, et lui le maître. Ce sont deux monstres qui en fin de comptese poursuivent à mort dans l’Arctique, même si, au moment de leur rencontre avecWalton, ce sont deux être voués à la mort.

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