Frankenstein

par

Le Monstre

Il suffit d’avancer un simple fait pour réaliser à quel point l’abandon de sa création par Frankenstein est blâmable : il ne lui donne pas même de nom. Nous ne pouvons donc que l’appeler « le Monstre » ou « la Créature » ; ce sont les seules appellations que son créateur lui donne. Vu au travers de la seule vision de Frankenstein, nous ne pouvons avoir une image claire, non déformée de lui. Malgré le long récit fait au lecteur de sa vie, la seule fois qu’il devient perceptible autrement qu’à travers le regard de Victor est à la toute fin lorsque Walton le surprend à pleurer sur le corps de son créateur. Le Monstre non plus ne se donne jamais de nom. Il est donc entièrement « autre ». Le texte ne nous permet pas plus de l’approcher que par sa laideur. Ce « Monstre », cette « Créature », est le simple équivalent de la monstruosité physique, il n’existe pas autrement, cela ne semble pas lui être permis.

Dénaturé par son manque de nom autant que par son physique, le Monstre est pourtant intelligent et doux de nature. À sa création il est émerveillé par le monde, le soleil, le chant des oiseaux. Il insistera sur le fait que si on lui avait montré juste un peu de douceur, il aurait été bon, et, il semble n’y avoir aucune raison de ne pas le croire. Il ne deviendra donc un monstre au sens littéral du terme qu’à travers les actions des autres, en commençant par l’horreur qu’éprouvera à sa vue la famille qu’il a passé plus d’un an à aider et dont il considérait les membres comme ses amis – la seule amitié, illusoire, qu’il connaîtra. C’est à la lecture du journal de Frankenstein qu’il prend conscience de sa différence par rapport au reste du monde. C’est d’ailleurs cette lecture qui justifiera sa décision de prendre sa revanche sur Frankenstein, tout autant que son désir d’une compagne qui soit aussi effrayante, et donc condamnée à la solitude, que lui. Il nous présente la solitude, le rejet, comme les grands maux. Une seule personne à qui parler suffirait à le raccommoder à son existence.

Physiquement, le Monstre atteint huit pieds (environ 2 m 40) de haut. Sa peau est celle d’une momie et son visage est atroce de laideur. Créé à partir de bouts de cadavres mis ensemble, son aspect contrenature suffit à le faire haïr et craindre. Cependant, il possède une habileté physique bien au-delà de la norme : il est immensément puissant, capable de courir à travers les Alpes sans trébucher, il peut se nourrir de rien de plus que quelques baies et noix et se montre complètement insensible au froid. Son intelligence est aussi remarquable : il réussit à apprendre à parler et à lire en écoutant à travers un mur. Il peut déchiffrer des cartes sans aucune peine et ses lectures sont de très bonne qualité. Il réussit même à lire Le Paradis perdu, ce qui a tout d’un exploit. Frankenstein est donc bien arrivé à créer une espèce supérieure, comme il espérait le faire, mais enchâssée dans une forme qui ne permet à personne, hormis au Monstre lui-même, de réaliser cette beauté dissimulée.

Toutefois, malgré sa patience, sa bonne nature et son bon vouloir, la haine du Monstre est à la mesure de sa propre démesure. Il souffre tellement qu’il veut s’assurer que son créateur souffre aussi. La destruction totale de la famille Frankenstein se fait non pas par haine de ses mbs mais dans le but de laisser Victor dans la solitude que lui connaît également, pour le forcer à l’empathie. Tous deux sont engagés dans une lutte à mort, ont l’intention de tuer l’autre et ensuite de mourir.

Petit à petit, le Monstre découvre que la vengeance n’apporte aucun soulagement à sa douleur. On le sent surtout lorsque, enragé après la destruction de sa compagne, il étrangle Clerval. Il dira à Walton (dans la seule conversation où ce n’est pas Victor qui rapporte ses paroles) qu’il n’en a ressenti aucune joie et qu’il était prêt à laisser Victor en paix, jusqu’à ce qu’il apprenne que ce dernier s’apprêtait à se marier. L’audace de Victor, cette perspective de bonheur mettra le monstre hors de lui ; la mort d’Elizabeth vengera croit-il la destruction de sa compagne. Le Monstre tue, mais au nom de ce qu’il considère juste. Mis au ban de la société, il en rejette les lois, tout comme Victor a rejeté les lois de la nature en le créant. Il réalise aussi qu’il est au ban de la nature, et donc, une fois qu’il a accompli son œuvre de destruction, tuant son créateur avant de le pleurer, il se mettra lui-même à mort.

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