L'écume des jours

par

Chloé

Engrec, le prénom Chloé signifie l’herbe verte, la verdure naissante. Fragile commeune jeune pousse, la douce jeune fille a, quand Colin la rencontre, « leslèvres rouges, les cheveux bruns, l’air heureux »

Chloéadore les fleurs, elle en est toujours environnée, en particulier le jour deson mariage : « Toute la chambre était pleine de fleurs blancheschoisies par Colin et sur l’oreiller du lit défait, il y avait un pétale derose rouge ».

Outreles fleurs, le thème de l’eau est étroitement lié au personnage. Ainsi, lesrobes de ses demoiselles d’honneur, Isis et Alise, sont « deux robes d’eauclaire ». L’idée de la pureté, de la transparence est ici évoquée. Chloéest liée à l’eau, mais son nom la lie, par sa référence au jazz, à l’eaustagnante du marais, à la moiteur du bayou de Louisiane, et aux plantesaquatiques comme le nénuphar. Ce n’est point là l’eau cristalline, mais unehumidité lourde et néfaste, méphitique même. En effet, Boris Vian lie son nom àune composition de G. Kahn et N. Moret interprétée par le grand jazzman DukeEllington : Chloe (Song of the Swamp) – la chanson du marais. Defait, c’est un nénuphar, fleur d’eau stagnante, qui va tuer Chloé.

Dèsle premier instant après son mariage avec Colin, « Chloé se mit à tousser etdescendit les marches très vite pour entrer dans la voiture chaude. »C’est sa première quinte de toux, la première d’une douloureuse série qui va lavoir décliner, et glisser vers la mort. Cette quinte de toux marque la perte del’insouciance que Boris Vian lie au mariage, symbole de l’entrée dans l’âgeadulte. À la toux s’ajoute le froid : au matin de la nuit de noces, lajeune femme est glacée, car son corps s’est retrouvé couvert de neige :« Ce matin, j’avais la poitrine toute pleine de cette neige ». C’estpourquoi elle et Colin attribuent d’abord sa toux à un refroidissement.

Deretour chez eux, Chloé est soignée par le professeur Mangemanche, qui est trèsgentil avec elle. C’est un médecin aux honoraires exorbitants mais qui semblecompétent. Il ordonne d’abord à Chloé un traitement à base de pilules. Cetraitement est très désagréable et douloureux ; quand elle avale unepilule, « c’est comme si deux bêtes se battaient dans ma poitrine »,dit-elle. Devant l’inefficacité du traitement, Mangemanche procède à desexamens et le diagnostique tombe : Chloé a un nénuphar dans le poumondroit. C’est très grave : elle est désespérée, Colin est inconsolable,Nicolas est catastrophé.

Sontraitement : aller à la montagne, car l’air, qui y est sec et froid,aidera à tuer « cette saleté ». En outre, elle doit être enpermanence entourée de fleurs. C’est un traitement très onéreux qui va ruinerColin. Mais surtout, et c’est le plus pénible, il faut absolument empêcher lenénuphar de boire, aussi Chloé ne peut-elle absorber que deux cuillères d’eaupar jour. La soif devient pour elle une torture permanente.

Quandle nénuphar meurt, elle est opérée et on lui ôte la fleur morte du poumon, latige mesure un mètre et la fleur vingt centimètres. Le professeur Mangemanchela dit guérie, mais elle craint une rechute, et hélas, ses craintes sontfondées. Le second poumon est pris, et Chloé agonise lentement dans la chambredont le parquet est « froid comme un marécage » et dont les murs etle plafond se rapprochent du plancher, tandis que la pénombre envahit la pièce.À l’issue de son agonie longue et pénible, elle meurt dans les bras de Colin.Son enterrement, pour lequel Colin n’a plus d’argent, est un enterrement depauvre, totalement dépourvu de spiritualité ou de compassion, qui se transformeen farce funèbre.

Chloéest l’amoureuse pure, idéale, telle qu’on la rêve quand on est adolescent. Elleest jolie, gentille, sensuelle, souriante, et ne vit que par et pour l’hommequ’elle aime. On pourrait critiquer le personnage en le qualifiant de creux,mais une jolie chose est-elle creuse ? N’a-t-elle pas de valeur par cetteface jolie qui apporte le bonheur et fait naître le sourire autourd’elle ? Chloé est touchante parce qu’elle est une amoureuse qui, dès sonmariage, est marquée par la mort. Cette sensation, Boris Vian la connaissait bien,lui qui vivait sous la menace permanente de la crise cardiaque, qui allaitfinir par l’emporter à l’âge de trente-neuf ans. Le mariage, porte d’entréedans l’âge adulte, est donc pour Chloé une malédiction qui lui fait perdre leparadis : Colin et elle n’étaient-ils pas heureux avant de se marier?C’est un nénuphar qui a raison de Chloé. Dans le langage symbolique, lenénuphar, c’est certes la pureté, mais c’est aussi le froid, le regret, et lamort. Le froid tombe sur Chloé dès sa nuit de noce, en la couvrant de neigeglacée. Le regret, c’est celui des mois heureux avant de se marier, quand ellen’était pas encore une adulte avec les responsabilités et les contraintes quecela implique. La mort enfin vient quand les deux poumons ont été étouffés parcette fleur blanche dont la taille, parfois, double chaque jour.

Ilserait sot de voir Chloé à travers un regard réaliste. Chloé, c’est lablancheur, l’immaculé, et aussi l’innocence. Rattrapée par l’âge adulte, Chloéen meurt lentement, dans de grandes souffrances, sans rien avoir fait quijustifie un tel châtiment. Cette douce amoureuse mérite de résider au panthéondes amoureuses malheureuses, auprès d’Yseult ou Héloïse, car elle est frappéed’une malédiction qui lui barre toute issue heureuse. Comme Marguerite Gautier,la Dame aux camélias d’Alexandre Dumas fils, elle a été touchée au poumon, d’unmal qui rappelait au lecteur de 1946 cette maladie virulente à l’époque quipouvait vous emporter sans guérison possible : la tuberculose. Avec Chloé,Boris Vian a créé un archétype d’amoureuse.

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