L'écume des jours

par

Colin

Le protagoniste du roman est un homme jeune et doux – « Il avait une tête ronde, les oreilles petites, le nez droit, le teint doré. Il souriait souvent, d’un sourire de bébé et, à force, cela lui avait fait venir une fossette au menton. Il était assez mince, avec de longues jambes, et très gentil. » Ce personnage, on le voit, a le visage de l’innocence. Au début du roman, Colin, qui paraît avoir vingt-deux ans, en a en réalité vingt-neuf. Cette jeunesse est le reflet de son insouciance, car il n’a aucun souci. Riche, il est à la tête d’une fortune de « cent mille doublezons », mais il n’est pas avare, puisqu’il est prêt à en donner le quart pour que son ami Chick puisse épouser sa promise Alise. Colin n’a pas besoin de travailler pour vivre, et il occupe son temps à vivre sans travailler. Il voit souvent ses amis et il invente d’étranges appareils, comme le pianocktail, création qui associe le goût et l’ouïe, puisqu’il s’agit d’un piano qui, à chaque note jouée, libère « un alcool, une liqueur ou un aromate ». Il peut ainsi offrir à ses amis des boissons dont le goût reproduit le feeling de la mélodie. Colin habite une maison dont l’escalier est « de pierre habillée de laine » et dont « la porte de glace argentée » a une petite clé d’or. Il n’a qu’un domestique à son service : Nicolas le cuisinier, orfèvre des fourneaux avec lequel Colin tient à développer une relation amicale.

Célibataire au début du roman, il n’a qu’un désir : être amoureux. L’absence d’un amour est le seul nuage dans le ciel bleu de son quotidien. C’est pourquoi la rencontre de Chloé le fait entrer de plain-pied au paradis : de jolie, la vie de Colin devient merveilleuse. Rien n’est trop beau pour sa Chloé qu’il enrobe de tendresse. Le couple décide de se marier, et la cérémonie de mariage coûte une fortune à Colin : cinq mille doublezons, soit un vingtième de sa fortune personnelle. Mais la vie merveilleuse s’arrête dès la sortie de l’église, marquée par la première quinte de toux de Chloé. L’atmosphère onirique ensoleillée s’assombrit dès le lendemain des noces : la voiture qui emmène les mariés roule dans un paysage aride sous un ciel bas, où l’on croise une « bête écailleuse » qui est pourtant un homme. Bref, comme le décrit Chloé, c’est « très laid ». Pour Colin, le mariage marque l’adieu à l’insouciance et l’entrée dans le monde adulte, lourd de responsabilités. Chloé tombe malade et la chambre des amoureux abrite de nouveaux hôtes : « En bas de la plate-forme, dans la chambre, il y avait des soucis acharnés à s’étouffer les uns les autres ». Les soucis, dont la jeunesse est parfois exempte, prennent sous la plume de Boris Vian une forme tangible : on les voit, on peut les toucher, et leur présence permanente empêche qu’on les oublie.

La maladie affaiblit Chloé, au grand désespoir de Colin qui la soigne avec tendresse. Il dépense une fortune en médicaments – des fleurs – et ne pense qu’à sa Chloé. Il s’aperçoit à peine qu’autour du couple leur maison rétrécit et que la lumière du soleil n’en baigne plus les pièces. Tout change : Colin vieillit car le temps s’est mis à s’écouler pour lui : il a vingt-neuf ans, en paraissait vingt-deux au début du roman, et en paraît maintenant trente-cinq. Même la maison n’est plus la même : « La grande baie vitrée qui courait dur toute la largeur du mur n’occupait plus que deux rectangles oblongs. […] La plafond avait baissé notablement ». L’immeuble tout entier sent que le malheur s’est installé dans la vie de Colin : « l’escalier diminuait brusquement de largeur à l’étage de Colin […]. Le tapis n’était plus qu’un léger duvet qui couvrait à peine le bois. » Colin doit se séparer de Nicolas, qu’il fait engager chez les Ponteauzane, parce qu’il voit que le cuisinier vieillit à vue d’œil en restant à son service. Le traitement médical pour soigner Chloé – les séjours à la montagne et les monceaux de fleurs – coûte une fortune. Quand l’argent vient à manquer, Colin doit vendre ses biens les plus précieux, à commencer par le pianocktail. Mais l’argent manque de plus en plus, et il doit se résigner à trouver un emploi. Il travaille d’abord dans une usine où l’on fait pousser des canons de fusil : rien ne vaut la chaleur du corps humain pour faire pousser des canons bien droit ; mais il est licencié quand survient un étrange et poétique accident aux canons qu’il fait pousser : « Il y avait douze canons d’acier bleu et froid et au bout de chacun, une jolie rose blanche s’épanouissant, fraîche et ombrée de beige aux creux des pétales veloutés. » Puis il surveille l’or d’une banque, et enfin il devient commissionnaire : on le charge d’annoncer aux gens les malheurs qui vont les frapper la veille du jour fatidique. Et un jour, Colin trouve son propre nom sur la liste des gens qu’il doit visiter. « Alors, il jeta sa casquette et il marcha dans la rue, et son cœur se fit de plomb, car le lendemain, Chloé serait morte. »

Le monde de Colin s’effondre. Comme il est ruiné, il ne peut offrir à Chloé d’autres funérailles qu’une pauvre cérémonie, où la grossièreté le dispute à la cruelle indifférence. Même Jésus, avec qui il a une conversation pendant les obsèques de Chloé, se montre indifférent à son chagrin et lui demande pourquoi diable il n’a pas donné plus d’argent pour la cérémonie. Une fois le corps de sa bien-aimée jeté dans la fosse, Colin n’a plus rien que le souvenir. Il passe ses journées sur le chemin du cimetière, en équilibre sur une planche au-dessus d’une eau stagnante où il a cru apercevoir « une chose blanche remuer vaguement dans la profondeur ».

Le destin de Colin est celui de toutes celles et ceux qui perdent leur innocence et leur insouciance en entrant dans l’âge adulte. L’âge adulte, c’est le travail et ses contraintes, les soucis matériels – ici les soucis d’argent – et sentimentaux – la maladie de Chloé. L’âge adulte, c’est ne plus pouvoir voir la beauté des choses, c’est perdre la lumière ensoleillée qui joue avec la vie. L’âge adulte, c’est vieillir. Si L’Écume des jours était un conte heureux, la conclusion en serait Ils se marièrent et vécurent heureux. Or, c’est exactement l’inverse qui se passe : Boris Vian fait du mariage le seuil de l’âge adulte. Une fois marié, Colin ne peut échapper aux responsabilités qui incombent à l’homme, qui en 1946 est légalement le chef de famille : c’est lui qui doit trouver la solution aux problèmes (pendant que, symboliquement, Chloé ne fait rien pour améliorer son sort et se laisse doucement mourir). Il se donne beaucoup de peine, y perd sa fortune et sa santé – il vieillit – mais rien n’y fait : on n’échappe pas au drame de l’âge adulte. Le destin de Colin est tragique, et d’autant plus touchant que, à travers la poétique histoire d’amours malheureuses, Boris Vian évoque le sort qui attend ses lecteurs : quelques années ensoleillées, suivies d’années de travail et de peine, et puis la mort. 

Inscrivez-vous pour trouver des essaia sur Colin >