La mort du roi Tsongor

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La guerre en vain et sans noblesse.

De tout temps les hommes ont fait la guerre. Dans La Mort du roi Tsongor, Laurent Gaudé décrit au lecteur un combat sans merci où certes les adversaires se parlent parfois et échangent de nobles phrases mais où la réalité plus terre-à-terre n’est pas oubliée et revient toujours : celle des cadavres dans la poussière, des ventres ouverts, d’une ville détruite et des fontaines taries. Tsongor a bâti un empire, sans descendre de cheval, en soumettant des peuples qui ne lui avaient causé aucun dommage. Certes cet empire est en paix désormais, mais cette paix plonge ses racines dans une terre gorgée de sang. Le soldat Galash, qui paiera par des années d’exil son accès de franchise, jette la vérité au visage de Tsongor le conquérant : « Tu nous as offert une ville. Oui. Un massacre. […] Tu nous as lâchés sur Solanos et nous avons éventré la ville comme des monstres. Tu le sais. Tu étais parmi nous. » De même, Katabolonga, qui va devenir le porteur du tabouret d’or du roi et son meilleur et plus fidèle ami, est « le dernier ennemi du dernier pays » conquis, le seul survivant d’une race fière et noble. Il a fait le serment de tuer Tsongor, et Tsongor le sait. Puis Tsongor a bâti Massaba, capitale d’un empire, et il suffira d’un simple différend pour que l’enfer se déchaîne à nouveau et que Massaba devienne un tas de ruines.

Comme cause de cette guerre, Laurent Gaudé utilise le classique prétexte de la femme convoitée par deux hommes qui deviennent ennemis. Samilia, fille de Tsongor, est prétexte à la guerre comme Hélène est prétexte au siège de Troie, comme Antigone est au centre des querelles politiques de Thèbes. Les adversaires, Kouame et Sango Kerim, n’hésitent pas un instant à entraîner leur peuple dans une guerre qui dure pendant des années. Fous d’orgueil, enfermés dans leur forteresse mentale, ils ne voient que leur proie : Samilia, dont ils ne demandent pas l’avis. Et pendant des mois, des années, des hommes se battent, jusqu’à ce qu’une capitale prospère ne soit plus que ruines et qu’un empire s’effondre. La plaine autour de Massaba offre un navrant spectacle : « Les cadavres séchaient au soleil. Devenaient squelettes. Puis les os blanchis par le temps s’effritaient et d’autres guerriers venaient mourir dans ces tas de poussière d’hommes. C’était la plus grande boucherie qu’ait connue le continent. » Longtemps après le début des combats, Kouame descend dans la plaine, hors les murs de la ville, et parle à Sango Kerim, dressant un terrible constat : « Je regarde ton armée […] et je m’aperçois avec plaisir qu’elle est dans le même état que la mienne. Ce sont deux foules harassées de fatigue qui se tiennent à leur lance pour ne pas tomber. […] Seule la mort, dans cette plaine, continue à croître. »

Tout est dit, semble-t-il, et le lecteur pourrait croire que la guerre va enfin s’achever, mais non. Elle dure, jusqu’à ce que le dernier combattant périsse, et que les deux fils jumeaux du roi Tsongor, Sako et Danga, se tuent l’un l’autre. Adieu Massaba, « cœur anxieux d’une activité de fourmis », où « des caravanes entières venaient des contrées les plus éloignées pour apporter épices, bétail et tissus. » Adieu, ville où « chaque fontaine avait été décorée ». Les guerriers sont morts, « de Massaba il ne restait plus rien. […] Les maisons s’étaient effondrées. […] Plus rien n’avait de forme. […] La poussière avait remplacé les pavés. Les arbres fruitiers avaient été coupés et brûlés ». Kouame et Sango Kerim sont morts. Samilia est partie depuis longtemps. Tout ce qui est arrivé s’est produit en vain.

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