La Mort est mon Métier

par

Rudolf Lang

Le personnage historique qu’incarne RudolfLang est en réalité Rudolf Höss. La vie de Lang telle que la dépeint RobertMerle est conforme à celle que connut celui qui fut le premier commandant ducamp d’Auschwitz. Il fut condamné à mort et exécuté le 16 avril 1947 sur ungibet installé devant les fenêtres de ce qui était, autrefois, son bureau aucamp d’extermination.

Deux points essentiels ressortent du portraitde Rudolf Lang : le goût de l’obéissance et l’absence d’empathie. Ces deuxtraits de son caractère sont certainement issus de l’éducation très dure qu’ilreçut enfant. Pour survivre dans le milieu familial qui était le sien, fait derites imbéciles et de souffrances psychologiques et parfois physiquesquotidiennes, il lui fallait bâtir un rempart mental afin de se protéger de cesagressions permanentes. Toute sa vie, inconsciemment, Rudolf Lang va allerd’une figure paternelle à l’autre (le Rittmeister Günther, le colonelBaron von Jeseritz, le Reichsfürher Himmler), figures dont il exécuterales ordres sans discuter, en espérant gagner leur estime, sinon leur affection.

Rudolf Lang aime obéir. Il est issu d’unelignée d’officiers, et l’obéissance est une vertu militaire par excellence. Sonpère, simple commerçant, cultive cette vertu et a transformé son foyer en uneespèce de caserne. De plus, s’enfermer dans une obéissance aveugle permet àl’esprit et à la conscience de demeurer en sommeil, puisque quelqu’un d’autrese charge de prendre les décisions. Lang obéit donc, quel que soit l’ordre,quelles qu’en soient les conséquences. Au front, on donne à sa section demitrailleurs l’ordre imbécile de se faire tuer sur place. Son compagnonl’implore de repartir : « Je pris rapidement mon mousqueton, l’armai,et le braquai sur lui. » Ils restent, son compagnon sera tué. En Turquie,il laisse massacrer les habitants d’un village sans sourciller. Plus tard, àl’usine, son rythme de travail est tel que son camarade, plus âgé, ne peuttravailler aussi vite. Il le pousserait au chômage sans regret. Alors, quand ilrejoint le Parti nazi, il éprouve « un profond sentiment de paix. J’avaistrouvé ma route. Elle s’étendait devant moi, droite et claire. Le devoir, àchaque minute de ma vie, m’attendait. »

Le cours de sa vie est tracé par d’autres, etil l’accepte. Il se marie sur l’ordre du colonel propriétaire de sa ferme. Plustard, il est chargé par Himmler de former un escadron de miliciens, quideviendront plus tard des SS, à condition d’avoir compris le principed’obéissance absolue : « il faut qu’ils comprennent qu’un SS doitêtre prêt à exécuter sa propre mère si l’ordre lui en est donné. ».Lui-même est accepté dans les SS, où il trouve une place qui convientparfaitement à son esprit rompu à l’obéissance aveugle : « On n’avaitplus de cas de conscience à se poser. Il suffisait simplement d’être fidèle,c’est-à-dire d’obéir. Notre devoir, notre unique devoir était d’obéir. Et grâceà cette obéissance absolue, consentie dans le véritable esprit du Corps noir,nous étions sûrs de ne plus jamais nous tromper, d’être toujours dans le droitchemin ».

Nommé chef du Konzentrationslager deDachau, il répugne à renoncer à la stabilité qu’il a enfin trouvée enmenant une vie de fermier, mais il est impensable de remettre un ordre enquestion : « Si je suis plus utile au Parti dans un KL, c’est dans unKL que je dois aller ». Et tout le reste de sa vie sera à l’avenant. Ilest clair qu’une telle obéissance est du pain bénit pour un chef tel queHimmler, car son subordonné n’a aucun scrupule quand il s’agit d’accomplirquelque acte que ce soit. Himmler lui déclare : « Je vous ai choisi,vous, à cause de votre talent d’organisateur… et de vos rares qualités deconscience. » Il agit en fonctionnaire zélé, soucieux uniquement de bienfaire, afin que l’ordre donné soit exécuté. À ses yeux, il n’est en rienresponsable. Le responsable, c’est le chef. Quand sa femme découvre enfin cequi se passe réellement au camp d’Auschwitz, elle s’indigne qu’il ait puaccepter d’exécuter de tels ordres. La réponse de Lang est simple :« Tu ne comprends pas, Elsie. Je ne suis qu’un rouage, rien de plus. Dansl’armée, quand un chef donne un ordre, c’est lui qui est responsable, lui seul.Si l’ordre est mauvais, c’est le chef qu’on punit, jamais l’exécutant. »Sa vocation à l’obéissance irait jusqu’à tuer le plus jeune de ses fils si onlui en donnait l’ordre, comme il l’annonce à sa femme.

Aussi est-il indigné quand il apprend lesuicide de Himmler : « Il a donné des ordres terribles, et maintenantil nous laisse seuls affronter le blâme. » Il dit encore : « Çam’est bien égal qu’on me pende ! Mais je serais mort avec lui ! Avecmon chef ! Il aurait dit : “C’est moi qui ai donné à Langl’ordre de traiter les Juifs !” Et personne n’aurait eu rien à dire ! ».

Au cours de son procès, Lang ne nie rien.D’aucuns seraient tentés de dire qu’il assume ses responsabilités :« Je n’ai pas besoin d’excuses. J’ai obéi. » Tel est son credo. Maisil n’éprouve pas l’ombre d’un remords vis-à-vis de ses victimes :« Depuis votre arrestation, il vous est bien arrivé quelquefois de penserà ces milliers de pauvres gens que vous avez envoyés à la mort ? – Oui,quelquefois. – Eh bien, quand vous y pensez, qu’éprouvez-vous ? – Jen’éprouve rien de particulier. […] – Vous êtes complètementdéshumanisé. »

Ce qui lui importe, c’est que l’on soitprécis : « À un moment donné, le procureur s’écria “Vous aveztué trois millions et demi de personnes !” Je réclamai la parole etje dis : “Je vous demande pardon, je n’en ai tué que deux millions etdemi.” Il y eut alors des murmures dans la salle et le procureur s’écriaque je devrais avoir honte de mon cynisme. Je n’avais rien fait d’autre,pourtant, que rectifier un chiffre inexact ». L’énormité du chiffre nel’effleure même pas. L’ampleur du crime le laisse froid. Pour lui, il n’y a paseu crime. Il a obéi. Dans la préface qu’il a rédigée pour La Mort est mon métier,Robert Merle analyse parfaitement le caractère de Rudolf Lang :« Qu’on ne s’y trompe pas : Rudolf Lang n’était pas un sadique. Lesadisme a fleuri dans les camps de la mort, mais à l’échelon subalterne. Plushaut, il fallait un équipement psychique très différent. » Des gens« moraux dans l’immoralité, consciencieux sans conscience, petits cadresque leur sérieux et leurs “mérites” portaient aux plus hautsemplois. » Il écrit encore : « Tout ce que Rudolf fit, il le fitnon par méchanceté, mais au nom de l’impératif catégorique, par fidélité auchef, par soumission à l’ordre, par respect pour l’État. Bref, en homme dedevoir : et c’est en cela justement qu’il est monstrueux. »

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