Le dernier jour d'un condamné

par

Le condamné

Il est le seul narrateur, et toute l’œuvre sevit à travers son regard. On ne sait pas grand-chose de lui : on neconnaît ni son nom, ni sa classe sociale, ni son crime, ni son mobile, ni sa ouses victimes. Il est un condamné à mort anonyme. Le livre entier est de saplume : c’est la chronique de ses pensées pendant les six semaines entresa condamnation à mort et son exécution.

Au fil des pages, le lecteur apprend quelquesdétails sur lui. Le condamné est jeune, « raffiné par l’éducation ».Il est instruit : il écrit dans un style élégant, et sait assez de latinpour en adresser quelques mots au concierge de la prison. Au cours de sonincarcération, il découvre ce qu’est l’argot, cette langue en usage chez lestruands de Paris. S’il la découvre, c’est qu’il n’appartient pas au milieu oùelle a cours. Le lecteur en déduit que le condamné n’est pas un professionneldu crime. Il a une famille, puisqu’il écrit : « Je laisse une mère,je laisse une femme, je laisse un enfant ». L’abandon dans lequel illaisse sa famille le met au désespoir : « Ainsi, après ma mort, troisfemmes sans fils, sans mari, sans père ; trois orphelines de différentesespèces ; trois veuves du fait de la loi ».

Victor Hugo laisse dans l’ombre des détailsessentiels, en particulier la nature du crime commis. Les circonstancesatténuantes ne furent appliquées en France à tous les crimes qu’à partir de1832 ; le condamné n’en a donc pas bénéficié. Il est peut-être coupabled’un crime affreux ou d’un crime passionnel, ou a agi par légitime défense.Deux indices montrent non pas ce qu’il est mais ce qu’il n’est pas ; d’unepart il n’est pas parricide, car on coupait le poing des condamnés reconnuscoupables de ce crime avant 1832 ; si le condamné devait subir cechâtiment supplémentaire, il le mentionnerait. D’autre part, il n’est pasrécidiviste, car il n’a pas subi et ne subira pas la flétrissure, c’est-à-direle marquage au fer rouge, supplice en usage en 1829.

Le condamné n’existe donc pour le lecteur quepar les sentiments qu’il exprime : le point de vue du lecteur ne sera pasinfluencé par le crime commis, en faveur ou en défaveur du condamné. À traversle personnage, la peine de mort est au centre du livre, et non pas le crime oula victime. Or, ce condamné écrit, ressent, crie : il existe en tantqu’être humain, semblable au lecteur. L’objectif de Victor Hugo est de montrerque le condamné n’est pas le monstre que la société imagine : il est unêtre doué de raison et de sentiments. C’est un père aimant, un fils affectueux,et son cœur a connu des émotions pures et douces, comme lors de ses amoursplatoniques avec la petite Andalouse Pepa. Il ne correspond pas à l’archétypedu gibier de potence que la société aime à imaginer.

Et il souffre : Hugo fait entrer lelecteur dans cet esprit tourmenté et dévoile les supplices qu’il subit :le condamné décrit précisément ce qu’il éprouve : « Une violentedouleur de tête, les reins froids, le front brûlant. Chaque fois que je me lèveou que je me penche, il me semble qu’il y a un liquide qui flotte dans moncerveau, et qui fait battre ma cervelle contre les parois du crâne » ;« Il me semble que j’ai un bruit d’orgue dans les oreilles ; ce sontmes dernières pensées qui bourdonnent ». Un jour, alors qu’il étaitenfant, le condamné a visité la tour où se loge le bourdon de Notre-Dame deParis – bourdon qui fera entendre sa voix en 1831 sous les mains de Quasimodo,dans Notre-Dame de Paris, et il retrouve l’ébranlement ressenti au sonde la cloche toute proche : « il me semble que je suis encore dans latour du bourdon. C’est tout ensemble un étourdissement et un éblouissement. Ily a comme un bruit de cloche qui ébranle les cavités de mon cerveau ».Cette description de la souffrance physique, somatisation née de la souffrancementale, est remarquable de précision. Tout lecteur qui a connu l’angoisse, ladépression, la panique, reconnaîtra des symptômes qu’il connaît bien.

Cependant, une différence majeure existe entrele lecteur et le condamné : l’arrêt de mort le retranche du monde desvivants ; il le ressent dès le moment où le juge prononce lasentence : « Une révolution venait de se faire en moi. Jusqu’àl’arrêt de mort, je m’étais senti respirer, palpiter, vivre dans le même milieuque les autres hommes ; maintenant je distinguais clairement comme uneclôture entre le monde et moi. » À partir de ce moment, le monde va perdreses couleurs, la lumière son éclat, le soleil sa chaleur. Il y a d’un côté lemonde des vivants, et de l’autre le sien, où il est seul : condamné àmort. La peur est sa seule compagne, et elle va grandir au fil des pages,envahir son esprit, en chassant même le désespoir, jusqu’à la ligne finalejetée au milieu de la page comme un dernier cri : « QUATREHEURES ! » L’heure de son exécution.

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