Le dernier jour d'un condamné

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Le Dernier Jour d'un condamné dans la vie de Victor Hugo

En 1829, Victor Hugo est un homme jeune etcomblé. Il est marié à une femme qu’il aime et qui l’aime, il est père de deuxenfants, et un troisième va bientôt naître. Il est un poète reconnu, estimé,admiré : on célèbre son talent. Il fréquente les hommes de lettres lesplus en vue, et ce monarchiste soutient le régime en place. Cet homme dont lavie semble idéale va se lancer dans un combat, le premier des nombreux combatsqu’il mènera au cours de sa vie, au risque de remettre en cause la belleordonnance de son paisible quotidien.

Pourquoi Hugo se lance-t-il dans le combatcontre la peine de mort, alors qu’elle est considérée, au début du XIXesiècle, comme un des fondements de la société ? Parce qu’elle lui faithorreur, et il se donc sent investi du devoir d’entamer la lutte. Alors Hugoobéit au devoir et porte le fer contre la guillotine. En 1829, le livre estpublié sans nom d’auteur, mais l’anonymat est vite percé à jour. L’accueil descritiques est très négatif : on rejette ce brûlot, ce manifesteiconoclaste. Ces critiques, Hugo en donne une synthèse dans l’impromptu qu’ilajoute aux éditions suivantes. Les personnages de cette « comédie à proposd’une tragédie », réunis autour d’une madame de Blinval, forment uncénacle où l’on échange les bons mots, aux dépens d’œuvres récemment parues. Cesoir, on discute de ce que Mme de Blinval appelle « un livreabominable », Le Dernier Jour d’un… ils n’osent pas même enprononcer le dernier mot.

C’est ainsi qu’un « poète élégiaque »va s’attaquer à la narration du Dernier Jour d’un condamné :« Est-ce que c’est là de l’art ? C’est passer les bornes, c’estcasser les vitres. » Cet auteur, « qui a un nom aussi difficile àretenir qu’à prononcer – « il y a du goth, du visigoth, de l’ostrogothdedans » –, ce barbare, a commis quelques livres dans lesquels « àchaque chapitre, il y a un ogre qui mange un enfant. » C’est « unabominable homme ». Un Gros Monsieur, dont on apprendra à la fin qu’il estmagistrat, explose : « On n’a pas le droit de faire éprouver à sonlecteur des souffrances physiques. […] Ce roman, il vous fait dresser descheveux sur la tête, il vous fait venir la chair de poule, il vous donne demauvais rêves. » Et ce condamné dont on ne sait rien ! « il a uncrime et pas de remords ». C’est immoral !

Et les critiques, que Hugo fait parler àtravers ses personnages, de poursuivre : il est honteux de vouloirremettre en cause une chose aussi établie que la peine de mort. Après tout,« ceux qui ont fait les lois n’étaient pas des enfants », ilssavaient ce qu’ils faisaient. D’ailleurs, tout le monde est d’accord ; peude gens l’ont vraiment lu, mais les opinions sont arrêtées : « On ditqu’il y a des personnalités contre la magistrature […]. Il paraît qu’il y aun chapitre contre la religion, et un chapitre contre la monarchie. » Riende tout cela n’est vrai, mais cela garnissait le tombereau de critiques qui sedéversa sur le roman. En fait, ce que les personnages de l’impromptu et lescritiques reprochent au livre, c’est qu’il dérange. Comme le dit le Chevalier :« Les livres font un mal affreux ». Cette critique est pour Hugofondamentale, car il pense, lui, que le livre peut être une arme au serviced’un juste combat. Il a le rôle que définira Julien Benda en 1929 dans La Trahisondes clercs, celui d’un intellectuel, d’un penseur qui abandonne la sphèrede la pensée pure pour celle de l’engagement pour une cause. En ce sens, ilsuit les pas de Chateaubriand, et engage son premier combat. Il y en aurad’autres, et ils seront rudes : combat contre Napoléon III depuis l’exil,combat contre la répression versaillaise après la Commune, combat contre sagrande ennemie, la misère, à travers nombre de poèmes et surtout son romanmajeur, Les Misérables.

Le Gros Monsieur exprime la pensée desbien-pensants, des critiques, et des lecteurs non avertis : « Il nousforce à regarder dans les prisons, dans les bagnes, dans Bicêtre. […] On saitbien que ce sont des cloaques ; mais qu’importe à la société ? »Cela importe à Hugo, et il faut qu’il le clame. Les critiques de 1829 nesalueront pas Le Dernier Jour d’un condamné. On reproche au livre saforme et son propos, on reproche à l’auteur de sortir de son rôle et d’entrerdans le débat public. Hugo invente là un rôle qui nous semble aujourd’hui allerde soi : celui de l’écrivain engagé. La peine de mort est son premiercombat. On l’a dit, d’autres suivront. 

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