Le dernier jour d'un condamné

par

Le friauche

Le narrateur rencontre cet homme dans sa cellule du Palais-de-Justice. Un friauche, c’est en argot un condamné à mort qui s’est pourvu en cassation. Il sera donc sans doute exécuté six semaines plus tard. Ce friauche a « environ cinquante-cinq ans, [il est] de moyenne taille, ridé, voûté, grisonnant, trapu ; avec un regard louche dans des yeux gris ; un rire amer sur le visage ; sale, en guenille, demi-nu, repoussant à voir ». Physiquement, il correspond à l’idée que l’on se fait d’un gibier de potence, d’un bagnard, d’un malfaiteur. Il est tout cela, mais avec Hugo, rien n’est si simple qu’il n’y paraît : l’écrivain va montrer au lecteur que ce hideux personnage est le produit de la société.

Passant outre la frayeur du narrateur, l’homme se montre amical et raconte son histoire : son père a été pendu ; orphelin à six ans, il devient petit voleur, s’élève peu à peu dans la hiérarchie, devient cambrioleur. À dix-sept ans, il est pris et envoyé aux galères, c’est-à-dire au bagne. Il y reste quinze ans. Quand il en sort, personne ne veut le faire travailler, il est chassé de partout et, poussé par la faim, il vole une miche de pain. Le lecteur reconnaît-là un destin semblable à celui de Jean Valjean, à qui Hugo donnera vie dans Les Misérables. Mais notre friauche n’a pas croisé un charitable Monseigneur Myriel : il est condamné au bagne à perpétuité, et subit la flétrissure : on le marque au fer rouge. Il raconte : « Il fallait m’évader. Pour cela, je n’avais que trois murs à percer, deux chaînes à couper, et j’avais un clou. Je m’évadai. » Il devient bandit de grand chemin, se fait prendre, et grimpe le dernier échelon de la hiérarchie de la truande : il est condamné à mort.

À travers ce personnage, Hugo illustre l’incapacité de la société à faire place en son sein à ce déshérité : tout son destin s’est trouvé tracé par l’état d’abandon dans lequel on l’a laissé dès l’enfance. Nulle main secourable ne lui fut jamais tendue, il n’a reçu que des coups. L’implicite du discours de Hugo est clair : d’un orphelin, la société a fait un condamné. L’écrivain développera cette thèse principalement dans deux ouvrages : Claude Gueux, publié en 1834, où il écrit : « Cette tête de l’homme du peuple, cultivez-là, défrichez-là, arrosez-là, fécondez-là, éclairez-là, moralisez-là, utilisez-là ; vous n’aurez pas besoin de la couper » ; et dans Les Misérables, où Jean Valjean incarne la possibilité de rédemption du bagnard, pour peu qu’on lui tende la main.

À la fin de leur court entretien, le narrateur refuse de prendre la main tendue du friauche. Plus fin qu’il n’y paraît, l’ancien bagnard ne lui en tient pas rigueur : il comprend que le malheureux a peur de lui, et surtout de ce qui l’attend dans quelques heures. Il le convainc d’échanger son manteau contre sa méchante vareuse : il vendra le beau vêtement et achètera du tabac, ce qui suffit à satisfaire cette âme simple qui a tant souffert : « Quel bonheur ! Du tabac pour mes six semaines ! »

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