Le Fantôme de l’Opéra

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La postérité du fantôme

Le fantôme de l’Opéra est un de ces rares personnages de roman qui sont devenus mythiques, en compagnie de Quasimodo, Dracula, le monstre de Frankenstein, le docteur Jekyll et M. Hyde, le collectif des Trois Mousquetaires et Arsène Lupin. Pourtant rien ne laissait prévoir la place qu’il prendrait dans le panthéon des monstres de la culture populaire. Sans être un four, le roman de Leroux n’a pas été un immense succès, et lui-même sans doute ne s’y attendait pas. Tout suggérait à l’époque que ce qui durerait de son œuvre, ce serait le personnage de Rouletabille ; mais si ce dernier n’est pas encore oublié, il est bien moins connu qu’Erik.

C’est que Rouletabille est rattaché à ses aventures, alors que le fantôme, comme nous l’avons vu, se rattache au mythe. L’image de l’homme laid masqué, au talent extraordinaire, qui se terre sous un bâtiment tout aussi extraordinaire et courtise en secret une jeune femme pour laquelle il se passionne, est susceptible de toutes les variations possibles, qu’on veuille en faire une histoire d’épouvante ou une grande histoire d’amour. Elle reste donc dans la mémoire.

Mais c’est le cinéma qui vaudra au fantôme l’immortalité. Grâce à l’extraordinaire talent de grimeur et de mime de Lon Chaney, le film de 1925 (somme toute fidèle au roman, mise à part sa fin) sera une sensation qui rendra inoubliable le démasquement d’Erik. La reprise assez fade de 1943 introduira l’idée d’une défiguration du fantôme par l’acide, innovation qui durera. C’est là en partie un essai de rendre plus sympathique le fantôme, ce qui est en général la tendance historique. Ces deux films ont suffi à assurer que le fantôme ne serait pas oublié ; la reprise dans les années 1960s par la Hammer ne sera pas un grand succès, mais confirme qu’Erik a sa place au panthéon monstrueux – même si on accélère ici le procédé de « sympathisation » en donnant à un nain muet la responsabilité de tous les crimes du fantôme. Puis Brian da Palma en fera une version modernisée avec Le Fantôme du Paradis, où il ne s’agit plus d’opéra mais de musique rock.

Mais il faudra attendre la comédie musicale d’Andrew Lloyd Webber, qui renoue avec le roman original en faisant du fantôme un défiguré par nature, pour que le personnage devienne véritablement mythique. Elle élimine presque entièrement la dimension ironique du roman, mais fait connaître l’histoire originale à toute une foule qui ne le lira jamais. Cependant, Lloyd Webber présente bien la tendance à vouloir faire du fantôme un personnage tout à fait sympathique : il frise le ridicule dans sa suite L’amour ne meurt jamais, qui élimine entièrement toute référence aux habitudes meurtrières du fantôme.

Le succès de la comédie musicale fera découvrir les possibilités du personnage, avec des conséquences parfois hilarantes et d’autres fois curieuses : ainsi on verra un Fantôme du centre commercial (film d’épouvante adolescent), mais aussi un Fantôme de l’Opéra mettant en vedette Robert Englund, mieux connu en tant que Freddy Kreuger, un film étrangement fidèle au roman sous ses vêtements d’épouvante et qui saisit la relation entre le mythe de Faust et celui du fantôme. Des romans aussi surgissent : au moins trois auteurs ne peuvent pas résister à faire rencontrer le fantôme et Sherlock Holmes ; d’autres essaieront de faire des biographies qui comblent les lacunes de l’histoire du fantôme, et le grand auteur de romans à suspense Frederick Forsyth écrira un Fantôme de Manhattan, qui ne figure pas parmi ses meilleurs livres et qui fait suite à la comédie musicale de Lloyd Webber plutôt qu’au roman original, qu’il dit être inadéquat.

C’est là la réaction la plus commune de ceux qui viennent au roman après avoir découvert son personnage ailleurs. Ceux-là en viennent au roman de Leroux imprégnés du mythe, et c’est ce qu’ils y cherchent. Mais comme nous l’avons vu, le mythe n’est que sous-jacent dans le roman : les aspects moins romantiques de celui-ci – les ironies du narrateur, les bouffonneries des directeurs et de Mme Giry, les piètres personnages que font Raoul, Christine, et même le fantôme lui-même – ne peuvent plaire à ceux qui s’attendent à y trouver la sombre comédie musicale qui en a fait la gloire. C’est pourtant bien du roman que le mythe est venu, et c’est toujours à lui qu’il faudra puiser pour réinventer la figure du fantôme de l’Opéra.

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