Le Fantôme de l’Opéra

par

Le romantisme

Mythes et féerie

« Vous l’aimez certainement ! Votre peur, vos terreurs, tout cela c’est encore de l’amour et du plus délicieux ! Celui que l’on ne s’avoue pas, expliqua Raoul avec amertume. Celui qui vous donne, quand on y songe, le frisson… Pensez donc, un homme qui habite un palais sous la terre ! »

Roman d’un triangle amoureux singulier se passant dans le décor féerique du Palais Garnier et dans un cimetière breton luisant de neige sous la lune, Le Fantôme de l’Opéra est bien dans la lignée romantique avec son monstre amoureux, son Ange de la Musique, son Persan mystérieux, et ses passions presque mortelles. Et c’est d’ailleurs cette dimension qui a fait sa popularité : à voir les différentes variations qui ont été faites sur le thème dans le siècle depuis sa parution, ce sont ces aspects qui en ont fait un mythe. L’idée d’un homme maudit possédant presque tous les talents qui se fait fantôme et s’érige un empire sous la terre est frappante ; on n’a qu’à lui infliger l’amour impossible, l’amour reposant sur le talent, pour en faire une tragédie.

Pourtant le fantôme ne sort pas tout fait du cerveau de Leroux. Les influences sont palpables : Notre-Dame de Paris, pour l’idée d’un monstre pitoyablement amoureux habitant un chef d’œuvre architectural, en devenant pour ainsi dire l’âme, Trilby pour l’histoire d’un homme aux pouvoirs hypnotiques qui fait une cantatrice sans pareille de son élève. L’apport de ces romans gothiques au Fantôme de l’Opéra n’est pas mineur. Ce ne sont d’ailleurs pas les seules résonances : si le roman est devenu mythique, c’est qu’il s’y trouve des échos de contes de fées et de mythes qui le font s’accrocher aux mémoires.

Certainement, on ne manquera pas d’y trouver la résonance de La Belle et la Bête : l’histoire d’amour entre un être défiguré et une jeune femme très belle qui en fin de compte prendra pitié de lui est évidemment une des sources de l’histoire du fantôme. Mais en bon romancier gothique, Leroux corse l’affaire, faisant de son monstre un criminel meurtrier qui abuse de la bonne foi de son aimée. La Bête était bien un peu soupe au lait, pour ne pas dire féroce, mais cet amant-là n’était pas assassin. Peut-être est-ce là la raison pour laquelle Christine ne restera pas avec Erik : elle prendra pitié de lui, mais ne pourra pas l’aimer. Son baiser ne fera pas s’embellir le fantôme, il ne fera que lui donner la force d’écouter sa propre pitié et de la laisser partir avec l’homme qu’elle aime vraiment.

On trouve aussi la trace du mythe de Perséphone, qui embellissait le monde en donnant des couleurs aux fleurs et qui fut enlevée par le dieu des morts pour habiter dans son palais souterrain. Lorsque Christine explique que tout ce qui est sous terre appartient au fantôme, elle fait écho à l’un des noms de ce dieu : Pluton, le riche, ainsi nommé parce qu’il possédait toutes les richesses enfouies sous le sol. Et tout comme Perséphone fut partagée entre son mari et sa mère, passant une moitié de l’année avec l’un et l’autre, ainsi Christine sera partagée entre le fantôme et Raoul.

Et puis, il y a le mythe de Faust. Ce n’est pas par hasard que ce soit avec le Faust de Gounod que Christine connaît ses plus beaux succès, et ce n’est pas simplement parce que c’est l’opéra le plus joué et populaire de l’époque qu’il est donné si souvent. L’histoire de l’homme qui vend son âme au diable pour un bonheur terrestre se tisse tout autour du récit de Leroux – pour Christine elle-même d’abord ; elle dira clairement le soir de son premier triomphe qu’elle a donné son âme à son Ange de la Musique – qui se révèlera être un ange déchu, habitant les bas-fonds de la terre comme tout bon démon. Ce sera d’ailleurs après avoir lancé l’appel aux anges dans le finale de l’opéra que son ange à elle l’enlèvera, l’emprisonnant tout comme elle l’a été sur scène.

Erik, lui, se nomme dans sa musique d’après l’autre grand héros romantique, don Juan, mais c’est là une parodie amenée par le dégoût de soi : si selon les romantiques du XIXème siècle don Juan recherchait simplement la femme idéale, c’est à Faust qu’ils donnaient le rôle de chercheur de la vérité et de l’idéal total, ce qui n’est pas sans rapport avec les rêves d’Erik, même si pour lui l’idéal, c’est la vie normale plutôt que sa vie romantique. Et si c’est la pitié de Christine qui permet à Erik de s’élever au-dessus de son penchant pour le meurtre et de la laisser partir avec Raoul, c’est après tout, aussi, parce que selon Goethe, dans son Faust à lui, œuvre clé du XIXème siècle et ancêtre de l’opéra de Gounod, « l’éternel féminin nous attire En Haut ».

Inscrivez-vous pour trouver des essaia sur Le romantisme >