Le Fantôme de l’Opéra

par

Le roman-feuilleton

Un monde en carton-pâte

L’autre bord du romantisme, c’est qu’il y a quelque chose de théâtral, d’artificiel, dans ses effets. En cherchant le Sublime, on n’atteint souvent que la sensation. Et Le Fantôme de l’Opéra est un roman sensationnel s’il en est, où il vaut mieux ne pas trop se poser de questions sur le comment de l’affaire, mais simplement tout accepter. Leroux a beau nous donner autant de détails qu’il le peut pour rendre crédible les événements, on ne peut que se demander : si le fantôme est bien dans la colonne de la loge no. 5 au moment où tombe le lustre, comment a-t-il fait pour le décrocher? Mais Leroux est, tout compte fait, le dernier grand auteur de roman-feuilleton, une lignée qui inclut non seulement Balzac mais aussi Dumas et Eugène Sue, dont LesMystères de Paris sont un autre modèle pour notre auteur. S’il y a une critique à faire de tels auteurs, c’est qu’ils permettent souvent à l’effet de dominer.

L’Opéra même est un monde qui se pique de fournir des illusions, et ce n’est donc pas surprenant qu’un illusionniste tel qu’Erik y trouve refuge. Mais tout comme il faut bien réaliser, une fois le spectacle terminé, que tout ce décor n’était que carton-pâte, que non seulement l’édifice de l’Opéra se révèle être illusoire, reposant sur des dessous dantesques, farci de trappes et de faux murs, il faut bien voir aussi que toute l’histoire a ce goût d’illusion. D’abord par ses événements : ces enlèvements, ces désastres, ces faux murs sortent tout droit du théâtre à sensation où l’illusion est reine – c’est bien une des raisons pour lesquelles le roman s’adapte si bien au théâtre.

Mais si le récit de Leroux repose, comme on l’a vu, sur des mythes et des contes de fées, ce qui s’érige là-dessus est d’une certaine façon aussi pompier que l’Opéra lui-même. À la clarté du jour, l’illusion s’effondre, comme s’effondre l’illusion de l’Ange de la Musique qui se révèle n’être qu’un homme. Même au cours du récit, en fait, on ne s’efforce pas de garder l’illusion : Christine, parlant de son arrivée au bord du lac, dira même : « Certes, je savais que tout cela existait, et la vision de ce lac et de cette barque sous la terre n’avait rien de surnaturel ». Le domaine magique du fantôme n’est qu’un lac bien nécessaire pour éviter que l’Opéra ne s’effondre. Et tout compte fait, l’histoire magique et romantique est elle aussi en carton-pâte : à bien y regarder, ce n’est guère qu’une petite broutille bourgeoise.

Car en fin de compte, ce ne sont pas des personnages bien admirables que nous présente Leroux. Raoul est un petit vicomte colérique et niais de boulevard, qui écoute aux portes et se cache dans la loge d’une femme pour l’espionner ; Christine a beau être la plus grande des cantatrices, c’est une petite fille naïve, fragile et crédule jusqu’à l’imbécillité. Moncharmin et Richard sont des bouffons, Mme Giry une caricature, la Carlotta une parodie, le comte Philippe un snob lubrique. Quant à Erik lui-même, malgré tout son savoir et tout son génie, il est un peu minable : il couve le petit rêve bourgeois de pouvoir amener sa femme à l’église.

Que ce soit ces gens-là qui jouent ces rôles dans ce conte de fées fait presque du roman une parodie de lui-même. Hugo, en écrivant Notre-Dame de Paris, situait son mythe au Moyen Âge, où de telles choses s’insèrent bien dans le monde grotesque qu’il crée. En plaçant son récit aux temps modernes, Leroux ajoute une dimension qui fait que l’auteur admet que ce qu’il raconte est, au plein sens du mot, incroyable – ce qui est évidemment en contraste absolu avec ses semonces répétées insistant sur la véracité du récit. C’est cette discordance entre l’histoire et ses détails qui donne toute sa saveur au roman. On peut le lire romantiquement si l’on veut, en faire l’histoire d’une grande passion, comme le fera Lloyd Webber dans sa comédie musicale, ou on peut s’en amuser, admettre que le mélodrame est un peu poussé et ne prendre le tout que comme un récit de voyageur que l’on écoute parce que cela amuse, malgré l’évidence de son impossibilité.

Le narrateur

Cette dimension quasi parodique est omniprésente dans la voix du narrateur, qui ressemble bien à celle de Gaston Leroux. Celui-ci aide à bien centrer ce roman dans un monde réel, et ce faisant lui enlève son pouvoir féerique. Car après tout, la réalité est l’ennemi du rêve, et la réalité telle que nous la présente Leroux – son monde de directeurs débiles, de cantatrices suffisantes et de comtes libertins – l’est encore plus. Ceux qui n’ont pas lu le roman n’imaginent guère à quel point il est comique, même satirique. Mais à lire les circonlocutions par lesquelles Leroux décrit le geste assez banal de botter les fesses à quelqu’un, on ne peut douter qu’il avait l’intention de faire rire.

Car Leroux, journaliste avide de sensations, est prêt à tout pour capter l’attention du lecteur. Le narrateur-Leroux l’est tout autant. Et il faut insister sur la différence entre ces deux-là, Leroux et son représentant. Ce dernier a beau ressembler à s’y méprendre à son créateur, il y a une différence entre le Leroux qui cherche des preuves de l’existence du fantôme et le Leroux qui évidemment n’a jamais rien fait de tel, mais s’est assis chez lui pour écrire un roman.

Le narrateur est donc autant un personnage que le fantôme, car Leroux lui donne un rôle : celui d’assembler les preuves. C’est là une autre des dimensions du roman ; parmi les tactiques de Leroux pour garder l’attention du lecteur se trouve celle de varier les genres, pour que tout le monde puisse se trouver chez soi : ceux qui veulent un mystère, ceux qui veulent un récit de théâtre, ceux qui veulent une historiette d’amour, ceux qui veulent une comédie bourgeoise. Leroux varie aussi les tons et les formes narratives. Ainsi il cite, il donne la parole aux documents du Persan, il fait raconter Christine, il fait des saynètes de la première rencontre des directeurs avec Mme Giry et de la dernière conversation des deux frères de Chagny, complètes avec didascalies. Le tout mit ensemble avec un ton mi-ironique, mi-sérieux qui laisse des doutes sur la réaction voulue de l’auteur. Tout cela permet à Leroux de présenter un récit très bien ficelé où l’ennui est chose difficile ; Leroux préfère risquer la désorientation plutôt que l’ennui, non seulement avec les rebondissements de sa trame mais aussi avec son style. Il mise d’ailleurs sur sa réputation de journaliste, qu’il n’a pas volée, et utilise tous les trucs qu’il a appris au long de sa carrière pour faire du sensationnel.

Prenons par exemple la première phrase de toutes du roman : « Le fantôme de l’Opéra a existé ». Leroux nous jette pleinement in medias res. Premièrement il affirme l’existence d’un fantôme, ensuite il précise : un fantôme spécifique, celui de l’Opéra. Mais s’il ressent le besoin de poser cette assertion, c’est donc qu’il y a doute, ce qui veut dire qu’il y a mystère. En même temps, s’il y a ce doute, c’est donc qu’assez de gens en ont entendu parler pour qu’il y ait débat sur le sujet. Le lecteur, qui n’a jamais entendu parler d’un tel fantôme, se trouve donc parmi les non-informés et veut naturellement en apprendre plus.

La deuxième phrase continue le procédé, présentant le personnel de l’Opéra et le « on » des bien-pensants qui les ont crus superstitieux ; le lecteur veut soit se moquer, soit être un de ces sceptiques, mais il ne le peut sans en savoir plus. Alors vient la troisième phrase, où Leroux indique, sans être trop clair, qu’il ne s’agit pas en fait d’un spectre mais d’une créature de chair et d’os. L’intérêt est entièrement piqué ; le lecteur feuilletant le livre l’achètera.

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