Le Montespan

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Jean Teulé

Jean Teulé est un romancier et auteur de bande dessinée français né en 1953 à Saint-Lô dans la Manche. Il suit des cours de dessin à
l’école d’art de la rue Madame, à Paris, suite à quoi il devient auteur de
bandes dessinées. Il entre à L’Écho des savanes en 1978 et collabore avec le journal jusqu’à
la disparition de la première formule en 1982. Il dessine à partir de
photographies retravaillées par divers moyens, comme beaucoup d’autres auteurs
de l’époque, mais sans perdre le dynamisme de l’image. Il publiera plusieurs albums chez Glénat dont le remarqué Bloody
Mary
en 1983, adapté du roman de Jean Vautrin. Une série de reportages
mettant en scènes des personnages loufoques – tel cet agriculteur concevant sa
propre soucoupe volante ou cette préfète nymphomane –, rappelant l’émission Strip-Tease, et sur lesquels l’auteur
pose un regard à la fois tendre, cruel et amusé, est toujours disponible sous
le titre Gens de France et d’ailleurs, après une parution en deux albums
séparés en 1988 et 1990.

 

Il ne se consacre à la littérature qu’à partir de 1990 – année où il est distingué au
festival d’Angoulême pour « contribution exceptionnelle au renouvellement
du genre de la bande dessinée », et publie en 1991 aux éditions Julliard
auxquelles il restera toujours fidèle – Rainbow pour Rimbaud, après une
période où il apparaît à la télévision, notamment dans Nulle part ailleurs. Dans cette première œuvre, Arthur Rimbaud
revit à travers Robert, 36 ans, qui habite chez ses parents à Charleville-Mézières,
et qui fait la connaissance d’Isabelle, standardiste à la SNCF. Robert sait
Rimbaud par cœur et va tenter d’initier son amante au poète, laquelle va aussi
découvrir à travers leur relation l’amour et le monde, car les deux amants –
aux « semelles de vent » eux-mêmes – voyagent sur les traces du
modèle, ou plutôt du double – il va jusqu’à se blesser lui-même au genou et
entretenir l’infection – de Robert. Le récit est plein d’une loufoquerie qui a
à voir avec le Boris Vian de L’Écume des
jours
.

En 1998, Darling
est le récit difficile de la vie de Catherine Nicolle, enfant malaimée
de ses parents, qui a grandi à la campagne en rêvant d’être emportée loin de là
par un routier. Elle n’épouse pas Vincent, le fils du boulanger-pâtissier qui
l’a prise comme apprentie, ce Vincent énamouré d’elle, mais Joël Épine, ce
routier qu’elle a cru voir longtemps en rêve, et qui va transformer sa vie en
cauchemar, celui des femmes violées, battues. Le récit n’épargne au lecteur
aucune cruauté ni aucune des perversions qui ont marqué cette femme
brisée qui se confie à Jean Teulé.

Les Lois de la gravité semblent offrir en 2003 une alternative à Darling, à travers la confession d’une
femme venue dans un commissariat se faire arrêter pour avoir jeté son mari,
alcoolique, violent avec elle et ses enfants, du onzième étage. À l’époque, c’est-à-dire
dix ans plus tôt, l’enquête avait conclu à un suicide. Dix ans, pas tout à
fait ; cela fera dix ans le lendemain, et il y aura prescription. Mais le
lieutenant qui la reçoit refuse de l’incarcérer et c’est finalement une
confession à double sens, profondément humaine qui s’instaure entre ces deux
êtres. C’est donc un autre fait divers que Jean Teulé romance ici, qui n’a
cependant rien d’insignifiant.

À travers Je,
François Villon
, et la biographie romancée, publiée en 2006, du poète
du XVe siècle de sa naissance à sa disparition, c’est aussi le Paris
et la France de l’époque que Jean Teulé réveille dans leur violence – paysages
de vols, de meurtres, de tortures, de pendaisons – et leur pittoresque, dans un
langage parfois cru, propre à rendre l’atmosphère des milieux qu’a fréquentés un
poète qui savait s’entourer de rois, de curés et de poètes, comme d’étudiants,
d’assassins et de prostituées.

Le Magasin des suicides, œuvre parue en 2007, est un immense succès de Jean Teulé qui a été
traduit dans une vingtaine de langues. Le cadre du récit est le magasin du
titre, tenu par les Tuvache, une sorte de famille Addams du futur, qui fournit
tout le nécessaire pour réussir sa mort, dans un monde morne, fataliste, qui a
tout d’une dystopie. L’affaire
familiale – qui se veut particulièrement éthique ; on vend du matériel de
qualité ici ! La mort est assurée ! – se voit chamboulée à l’arrivée
du petit dernier, Alan, la joie de vivre incarnée, le seul de la famille à
avoir jamais souri, et qui dit « au revoir » au lieu
d’« adieu » aux clients. Malgré le thème, Jean Teulé fait bien sûr
preuve d’un grand sens de l’humour, noir bien sûr, de la dérision et de l’ironie, au gré de nombreuses situations
tragi-comiques
.

En 2008 paraît Le
Montespan
, roman qui met en scène un marquis vivant très mal ce que
beaucoup considèreraient comme une bénédiction : le Roi-Soleil s’est épris
de sa femme, dame de compagnie de la reine, et en a fait sa maîtresse. Mais le
marquis n’a que faire de ce que le roi peut faire pour lui, il est fou de sa
femme, et n’aspire qu’à la récupérer. S’engage alors un combat impossible entre
le plus célèbre cocu de France, qui n’est finalement qu’un homme de peu face au
monarque le plus puissant de la terre. C’est une nouvelle époque que fait renaître
Jean Teulé à travers le destin de ce personnage historique qui préfigurait à sa
façon la Révolution. Le style malléable
et imagé
de l’auteur parvient à restituer l’atmosphère égrillarde des
garnisons du roi, empruntant une langue
populaire et piquante
, comme les ridicules des salons mondains où
s’ébattent les précieuses, sachant aussi adopter le ton d’un fabuliste.

Avec Charly 9 en 2011 Jean
Teulé remonte un peu dans le temps, au XVIe siècle, avec la figure
du roi le plus calamiteux de France, Charles IX, qui sous l’influence de sa mère
Catherine de Médicis autorisa le massacre de la Saint-Barthélemy. Le roi, qui a
alors vingt-deux ans, sombre dès lors dans la folie et Jean Teulé le représente
comme un jeune homme immature, enchaînant les maladresses avec des
comportements incohérents. À nouveau l’histoire de France devient prétexte à
enchaîner scènes tragiques, pathétiques
et cocasses
, dans une langue
contrastée, moderne et crue
.

Le récit de Fleur
de tonnerre
en 2013 est bâti autour de l’itinéraire d’Hélène Jégado, surnommée Fleur de tonnerre,
empoisonneuse du XIXe siècle, jolie et habile cuisinière, ayant sévi
dans de nombreuses villes bretonnes et fait passer de vie à trépas quelques
dizaines de ses concitoyens avant son exécution à Rennes en 1852. Jean Teulé se
livre à l’analyse psychologique
d’une femme apparaissant comme naïve, à l’esprit imprégné de superstitions
locales comme de la certitude de poursuivre une mission. À nouveau, Jean Teulé
compte faire rire avec la mort,
usant d’ironie et d’un verbe fleuri.

 

Jean Teulé s’affirme donc,
dans beaucoup de ses récits, comme un auteur sachant mêler adroitement récits historiques et divertissement, pour un public nombreux, à travers un ton tout à fait original, très humoristique,
ne s’interdisant aucun mot cru et versant
très souvent dans un registre
tragi-comique
. C’est une histoire impliquant des personnages des marges, considérés comme très atypiques sinon fêlés,
comme les vies de ces petites gens auxquelles il s’est aussi
intéressé, que ce soit dans certains de ses romans ou dans ses bandes
dessinées.

 

 

« – Un voleur est un “vendangeur”,
“un bleffeur” truande au jeu, un “envoyeur” est un
meurtrier. Faudra que tu choisisses ta spécialité.

– Poète.

– Ah oui, c’est vrai. Toi, c’est
particulier… »

 

Jean Teulé, Je,
François Villon
, 2006

 

 « Trop de gens agissent en amateurs… Vous
savez que sur cent cinquante mille personnes qui font la tentative, cent
trente-huit mille se ratent. Ces personnes se retrouvent souvent handicapées
sur des chaises roulantes, défigurées à vie, tandis qu’avec nous… Nos
suicides sont garantis. Mort ou remboursé ! »

 

Jean Teulé, Le Magasin des suicides, 2007

 

« Le cocu glisse sa missive pliée dans une
enveloppe qu’il s’apprête à cacher lorsque le peintre de Montlhéry
conseille :

– Si la lettre est pour
votre femme, jointe à mon tableau, inutile de fermer l’enveloppe. Au palais, le
service de contrôle du courrier – le “cabinet noir du roi” –  interceptera vos mots.

– Ah, vous avez raison,
reconnaît Louis-Henri.

Alors le marquis, d’une
insolence et d’une morgue inversement proportionnelles à sa petite fortune,
écrit sur le verso de l’enveloppe :

Aux
salauds et salopes qui entourent Sa Majesté et trouvent à se divertir dans ma
correspondance ! »

 

Jean Teulé, Le Montespan, 2008

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