Le Montespan

par

La cour et le pouvoir engendrent la pourriture

Ce qui caractérise Louis-Henri de Montespan par rapport à la plupart des autres personnages du roman, c’est qu’il est authentique. En revanche, tout ce qui gravite autour de la cour du Roi-Soleil est irrémédiablement pourri : « Versailles est un pays effroyable et il n’y a pas de tête qui n’y tourne. La cour change les meilleurs. »

La vie des courtisans est dépeinte comme ignoble, dépravée, sale, écœurante. Le lecteur est loin de l’iconographie brillante qui est celle du règne du plus fastueux des rois de France. Jean Teulé décrit les aristocrates comme des êtres vils au moral et physiquement repoussants. Leurs dents sont tellement gâtées qu’ils cachent le désastre de façon étonnante, comme le fait un des duellistes du tout début du roman : « il colmate de beurre les trous de carie de ses incisives et canines. » Les nobles joueurs défèquent et urinent dans les salons et les courtisans considèrent comme un privilège le droit d’assister aux œuvres de Sa Majesté sur sa chaise percée. Qu’est-ce-que la cour ? « Cinq mille courtisans désœuvrés et cachant leur vérole sous le fard se croisent dans les allées, se saluent ou s’ignorent superbement. » Ajoutons à cela que la morale n’existe pas en ce lieu, comme en témoigne la description crue, presque bestiale, des agissements du roi envers sa favorite avant et après son Conseil. Un arbre aussi malsain ne peut donner que des fruits gâtés et la description des enfants d’Athénaïs de Montespan et de Louis XIV tels que les voit Louis-Henri dans les jardins de Versailles est terrible : « Le duc du Maine a une jambe atrophiée beaucoup plus courte que l’autre et boite de manière extrêmement pathétique malgré une énorme semelle en bois. » Mlle de Blois « a une épaule plus haute que l’autre. Cette poupée de sang ressemble à un cafard. Elle chante des chansons salaces et paraît avoir une sexualité débridée, totalement anormale pour son jeune âge. » « Mlle de Nantes, qui louche horriblement et est toute velue. Venue s’accroupir comme une guenon, elle se coiffe un genou et en tresse les longs poils. » « Le comte de Toulouse est bossu. » On croirait la description de pensionnaires d’une baraque de phénomènes de foire tels qu’il en existait en France au XIXe siècle. Cette description repose sur des éléments historiques (le duc du Maine était effectivement boiteux, et surnommé Gambillard pour cette raison), mais de ces éléments Jean Teulé choisit de n’en retenir que les pires, pour noircir quelque peu grossièrement le tableau. Mais le pire n’est-il pas la terrible description du tout jeune roi d’Espagne, Charles II, qui a accordé l’hospitalité à Louis-Henri pendant un an ? « L’héritier du trône n’a pu parler et marcher qu’à cinq ans. » Le petit roi est prognathe, dégénéré, stupide, incapable d’aligner deux idées, sujet à des crises de sommeil, tellement laid que ses sœurs – « foule d’infante maladives et naines » – l’ont surnommé el hechizado, l’ensorcelé. Tout cela est, hélas, vrai ; Jean Teulé n’a rien inventé de ce côté-là. Le malheureux enfant est le fruit de multiples mariages consanguins, il aura une vie lamentable et mourra dans de terribles souffrances. Il est, porté à son paroxysme, l’aboutissement d’une vie sans morale, basée sur la seule apparence, de laquelle sont bannies toute franchise, toute authenticité, toute loyauté.

Et pendant ce temps, pendant que les marquis et les duchesses couvrent leur crasse de poudre et de dentelles, le peuple souffre : « En Auvergne, la famine est telle que les femmes dévorent leurs enfants morts. Pendant mon voyage, au relais de poste, j’ai vu arriver des gens si exténués et abattus de faim que lorsqu’on leur tendait un croûton ils ne pouvaient pas même desserrer les dents pour manger. Nous entrons dans des années sombres… La nouvelle persécution des protestants, la dégradation du climat, les répercussions directes sur les récoltes, le peuple écrasé par les impôts et la misère, les guerres ruineuses allumées de tous côtés aux frontières. » Deux terribles famines ravagent le pays, en 1693 et en 1709. Mais qu’importe au Roi-Soleil qui brille de tout son éclat sur son univers malsain et pourri jusqu’au cœur ?

 

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