Les Complaintes

par

La complainte et le style oral

a) Un genre populaire

 

Définie généralement comme une chanson populaire racontant une histoire tragique (surtout celles des condamnés à mort) sur un ton comique et satirique, la complainte mêle souvent tristesse et humour. Au XIXème siècle, époque où Laforgue a publié son recueil, elle était considérée comme un genre dénué de toute valeur littéraire et par conséquent délaissée.

La complainte a des caractéristiques formelles et thématiques particulières : l’apostrophe à l’auditoire, les refrains, les vers courts, la tristesse et le deuil, sans oublier le thème médiéval par excellence de l’infidélité féminine. Ce sont précisément ces caractéristiques qui ont poussé Laforgue à choisir le genre de la complainte pour faire son entrée dans le domaine de la poésie. En effet, le genre donne à Laforgue une forme appropriée et Les Complaintes ont servi à relancer le genre, ses complaintes étant considérées comme hermétiques, illisibles, mais aussi « savantes » et « lettrées ».

 

b) Adresse à l’auditoire

 

L’un des éléments principaux de la chanson de rue est la présence d’un chanteur qui s’adresse directement à son public ; tout au long du recueil on entend le poète-chanteur des rues qui s’adresse à son auditoire en l’apostrophant : « Puis, gens à qui les fugues vraies /Que crie, au fond, ma riche voix / – N’est-ce pas, qu’on les sent parfois ? / Attoucheraient sous leurs ivraies /Les violettes d’une Foi, / Vous passerez, imperméables / À mes complaintes incurables ? / Pourquoi ? Pourquoi ? » Dans cette strophe de la « Complainte des complaintes », le poète exprime son amertume face à l’indifférence des « gens » face à ses appels et à ses complaintes. Laforgue semble mettre en parallèle son auditoire et la société qui l’ignore et qui rejette son art et sa poésie.

 Un autre exemple plus révélateur apparaît dans la « Complainte de la fin des journées » : « Vous qui passez, oyez donc un pauvre être, / Chassé des Simples qu’on peut reconnaître / Soignant, las, quelque œillet à leur fenêtre ! / Passants, hâtifs passants, / Oh ! Qui veut visiter les palais de mes sens ? ». L’apostrophe à l’auditoire se veut insistante, répétitive et saccadée tel un cri qui trahit la solitude mal vécue par le poète. Ce dernier se place en position de montreur et interpelle les passants par le biais du pronom personnel « vous », l’impératif – très significatif, d’un verbe lié à l’ouïe les invitant à l’écouter, à lui prêter attention – « oyez » et la désignation « passants, hâtifs passants ». Une image triste, dégradée se profile à travers la strophe : le poète est un « pauvre être », un mendiant ou encore une prostituée qui invite les gens à visiter « le palais de ses sens ».

Mais Laforgue ne s’adresse pas uniquement dans ses poèmes à des êtres humains ; il apostrophe également des entités symboliques : Dieu, la nature, la mort… Nombreux sont les exemples des apostrophes phatiques qui soulignent le caractère oral des poèmes laforguiens et mettent l’accent sur une volonté évidente du poète d’établir une relation avec ses lecteurs. En outre, ces apostrophes constituent le trait qui rattache l’œuvre le plus visiblement au genre de la complainte en tant que chanson de rue.

 

c) Refrain et oralité

 

Le refrain, considéré comme l’un des éléments les plus caractéristiques de la complainte, occupe une place de choix dans le recueil de Laforgue. Il ponctue ainsi régulièrement les différentes complaintestout enrenvoyant à des chansons populaires connues – renvois à l’origine de moments de connivence entre le poète et ses lecteurs.

Sous forme d’emprunts directs ou de reformulation d’airs connus, ils insèrent dans le recueil des objets et des thèmes assez hétérogènes et parfois contradictoires : populaires et érudits, profanes et religieux, tristes et comiques, allant parfois jusqu’au sarcasme : « Au clair de la lune, / Mon ami Pierrot, / Filons, en costume, / Présider là-haut ! / Ma cervelle est morte, / Que le Christ l’emporte ! / Béons à la Lune, / La bouche en zéro »(« Complainte de Lord Pierrot »). Ou encore : « Dans l’giron / Du Patron, / On y danse, on y danse, / Dans l’giron / Du Patron, / On y danse tous en rond. » (« Complainte de cette bonne Lune »). Dans la « Complainte d’un certain dimanche », Laforgue évoque le côté triste et amer de la vie, du destin de l’être humain. Le refrain souligne l’ennui du poète et son mal de vivre : « Moi je veux vivre monotone / Moi je veux vivre monotone / Faudra-t-il vivre monotone ?/ Tâchons de vivre monotone. »

D’autre part, l’emploi fréquent des interjections, des apocopes et des élisions diverses dénotent une volonté visible d’introduire dans les poèmes l’écho de la chanson populaire et un style oral et familier qui contraste visiblement avec les termes recherchés et le caractère érudit des complaintes par ailleurs : « Là, voyons, mam’zell’ la Lune » ; « Sous l’plafond Sans fond » ; « Si ça n’fait pas pitié ! » ; « Alleluia ! » ; « Nom d’un Bouddha ! » ; « Corbleu ! », etc.

Tous ces éléments soulignent certes l’appartenance du recueil au genre populaire de la complainte, mais ils servent surtout à Laforgue de prétextes pour tourner en dérision les pratiques rhétoriques de la poésie classique et créer un nouveau langage poétique, moderne et révolté. Le poète tourne également en dérision le genre de la complainte lui-même en y introduisant des thèmes et une variété de tons qui lui sont – jusque là – étrangères ; la force subversive de l’écriture laforguienne a renversé sur son passage l’idée traditionnelle qu’on se fait de toutes les formes utilisées et de tous les thèmes évoqués dans la poésie : religion, mythe, alexandrin, sonnet, complainte…. Laforgue joue donc à la fois avec son lecteur et les limites des conventions littéraires.

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