Les Complaintes

par

Résumé

Jules Laforgue n’est certainement pas le premier auteur qui vient à l’esprit quand on parle de poésie. Beaucoup d’ailleurs ignorent son existence alors qu’ils connaissent sur le bout des doigts les oeuvres de Baudelaire, Verlaine ou Rimbaud. Pourtant, Jules Laforgue est un poète important. Il a renouvelé la poésie et le langage par deux apports capitaux. On le dit l’inventeur du vers libre, qui aura la pérennité qu’on connaît aujourd’hui. Par ailleurs, accomplissant le geste que Victor Hugo promettait de faire sans vraiment l’entreprendre (il prétendait dans Les Contemplations faire intégrer au dictionnaire les mots du peuple, les mettre sur un pied d’égalité avec les mots dits nobles), il mêle sans le préciser, comme si c’était naturel, tous les registres de langue, du plus vulgaire au plus soutenu. Par cette démarche, il ouvre la voie à de grands auteurs du XXème siècle tels Apollinaire, Céline et Queneau.

Les Complaintes, un des recueils du poète, est particulièrement représentatif de sa démarche. 

 

            Quelques petites précisions avant d’entrer dans le détail : d’une part, nous ne préciserons pas quelle est la structure de chaque poème. Comme on vient de le dire, Laforgue écrit en vers libre. En plus de cela, ses poèmes sont d’une densité et d’une taille très variables. En somme, Les Complaintes est un recueil très divers et moderne et il n’est pas très pertinent de tenter de rattacher ce qu’il contient aux formes poétiques traditionnelles, même si, forcément, elles sont présentes en spectre.

D’autre part, il faut préciser que la poésie de Laforgue, qui rappelle par beaucoup d’aspects ce que feront plus tard les surréalistes, est en grande partie hermétique. La plupart du temps, le sens est loin d’être limpide car Laforgue ne fait que jouer avec les mots au détriment d’un possible message. Il ne fait pas de la poésie pour communiquer, il fait de la poésie pour le bonheur de faire sonner la langue. Ainsi il est très difficile de résumer les poèmes de Laforgue, mais nous essaierons à chaque fois d’en dégager quelques traits particuliers ou au moins la thématique principale.

             

« À Paul Bourget » : Les Complaintes s’ouvrent sur une dédicace à Paul Bourget, écrivain qui, toute sa vie, a cherché une alternative à la littérature réaliste ; c’était également un ami fidèle du poète. On peut considérer cette dédicace comme une annonce de ce que va être sa poésie puisque  cela revient à dire « j’ai fait un recueil pour qu’il plaise à Paul Bourget », autrement dit un recueil qui ne sera pas du tout dans une démarche réaliste.

            « Préludes autobiographiques » : loin de correspondre à ce qu’on peut attendre d’une autobiographie, le poète formule des angoisses métaphysiques qui lui viennent en contemplant de vieilles photographies. S’il y a autobiographie, c’est peut-être parce que Laforgue considère ce poème comme une histoire de ses doutes existentiels.

Ces deux poèmes introductifs nous donnent une idée assez claire de ce que va être la poésie de Laforgue. 

            Le reste du recueil est composé, comme l’annonce son titre, de ce que Laforgue appelle des complaintes, toutes titrées Complainte… :

            – … propitiatoire à l’Inconscient : Laforgue détourne, sous forme d’une prière trompeuse, tous les symboles religieux chrétiens. Il écrit : « délivrez-nous de la Pensée / Lèpre originelle, ivresse, insensée ». Il y a deux façons de le recevoir : soit le poème est ironique et Laforgue se moque de cette religion qui incite les gens à cesser de réfléchir, soit le poème est sincère et le poète identifie à juste titre la religion comme ce qui permet de lever les angoisses existentielles.

            – … Placet de Faust-fils : le je du poème s’adresse à « maman Nature », il affirme être plus proche d’elle que n’importe quel autre humain ; à la fin de la complainte, le je et la Nature se confondent.

             – … à Notre-Dame des Soirs : à nouveau, Laforgue détourne les symboles religieux et la prière ; il semblerait que ce qu’il désigne par « Notre-Dame des Soirs » soit la lune.

            – … des voix sous le figuier bouddhique : plusieurs groupes disparates de jeunes filles prient au pied du figuier et demandent des choses qui sont en adéquation avec la manière dont Laforgue les définit. Le figuier, à la fin, leur répond : elles ont toutes tort, il les méprise sans distinction. Il considère qu’elles sont mauvaises car elles agissent mal, sans réfléchir beaucoup, puis viennent quémander leur salut simplement pour se sentir mieux. On pense, en lisant ce poème, à « Au lecteur » de Baudelaire : « Et nous rentrons gaiement sur le chemin bourbeux / Croyant par de vils pleurs laver toutes nos taches ».

            – … de cette bonne Lune : preuve de l’attention que Laforgue accorde au langage populaire, il utilise souvent dans ses poèmes des bouts de chansonnettes et des comptines. Ici, il parodie « Sur le pont d’Avignon ». Le poème, à côté de cela, est un dialogue entre les humains et leur Lune – les deux ne s’accordent pas, la Lune trouve les humains trop orgueilleux.

            – …  des pianos qu’on entend dans les quartiers aisés : le poète se moque de cette tradition bourgeoise qui consiste à forcer les enfants, quelle que soit leur envie, à apprendre le piano. Sur la musique, il laisse son esprit vagabonder. Il se demande à quoi peuvent penser les jeunes filles qui sont en train de jouer, qui elles sont. Plaisir pervers : il se demande enfin ce qu’elles peuvent bien connaître de l’amour et du sexe.

            – … de la bonne Défunte : le poète décrit une passante. Elle est morte, d’après lui, au moment où il écrit, mais la manière dont il la décrit nous laisse entrevoir que d’une certaine manière, vivante, elle était déjà morte.

            – … de l’orgue de Barbarie : Laforgue fait un inventaire de détails triviaux, entrecoupé de phrases mystérieuses prononcées par un personnage anonyme.

            – … d’un certain dimanche : Laforgue remarque le tumulte, l’inconstance de la vie ; à ce chaos, il préfère « vivre monotone ». Doit-on comprendre par là qu’il est épicurien ? Les épicuriens pensent qu’il vaut mieux vivre en marge de la société pour se tenir à l’écart du trouble potentiel.

            – … d’un autre dimanche : le poète décrit un sinistre dimanche, enfermé dans sa chambre sordide. Il radote sans parvenir à fuir. Si on lie ce poème au précédent (ce que les titres amènent à faire), Laforgue semble dire qu’il n’y a pas d’échappatoire. En communauté, nous sommes malheureux ; seuls, nous sommes malheureux.

            – … du fœtus de poète : le poète, depuis l’intérieur de l’utérus maternel, s’encourage à naître comme un soldat s’encouragerait à partir à l’attaque. Son cri presque final – « Ah maman ! » – semble indiquer que malgré le courage qu’il affiche, il restera attaché à la mère. Il conseille pour finir aux femmes d’allaiter le plus longtemps possible. Si on additionne cette allusion au complexe d’Œdipe à l’allusion à l’inconscient dans le troisième poème du recueil, on peut penser que Laforgue est influencé par la psychanalyse.

            – … des pubertés difficiles : le poète décrit le trouble adolescent qui l’anime, celui de se sentir mal aimé, c’est-à-dire aimé mais pas à la hauteur de son talent.

            – … de la fin des journées : Laforgue décrit ces fins de journées comme des petites morts. La nuit, chez Laforgue, a un double visage (exaltation et désespoir).

            – … de la vigie aux minuits polaires : le vigie se plaint car il a l’impression de ne pas vivre, il souffre de ne pas souffrir.

            – … de la Lune en province : le poète prie et questionne la Lune, qui reste indifférente. On se demande à ce stade – et on ne pourra pas y répondre au fil du recueil – si la Lune, dans son imaginaire, est une métaphore de Dieu, ou bien si le vocabulaire qu’on associe à Dieu est utilisé pour mettre en valeur la Lune.

            – Les trois complaintes suivantes (celle des printemps, celle de l’automne monotone et celle de l’ange incurable) ont pour thématique les saisons. Dans la première, Laforgue s’exalte face à l’arrivée du printemps et dans les deux autres il fait une peinture piteuse de l’automne.

            – … des nostalgies préhistoriques : nouvelle évocation de la nuit ; ici, l’évocation est négative.

            – … de l’orgue de Barbarie : cette complainte, étrangement, ne fait pas écho à l’autre contrainte titrée identiquement ; c’est, tout comme la complainte précédente, une évocation négative de la nuit.

            – … du pauvre Chevalier-Errant : Laforgue se saisit du personnage préféré des auteurs courtois du Moyen Âge et le transforme en obsédé de la chose sexuelle. On peut parler de burlesque dans la mesure où il se saisit d’un objet noble et le traite avec trivialité.

            – … des formalités nuptiales : c’est un dialogue entre ELLE et LUI, qui ne paraissent pas très heureux d’avoir à coucher ensemble. Dans ce poème, les corps sont mécaniques et les questionnements métaphysiques empêchent toute sensualité.

            – … des blackboulés : le poète évoque un « Art pur » ; est-ce une manière de désigner sa poésie ? L’Art pur serait celui qui se développe pour lui-même, sans but, sans accorder de valeur aux intentions.

            – … des consolations : le poète parle de ses déceptions amoureuses.

            – … des bons ménages : le poète condamne « l’Art sans poitrine », expression on ne peut plus équivoque. Est-ce que l’art sans poitrine, c’est l’art qui n’a pas de poumons, qui ne sonne pas ? Ou bien est-ce l’art sans corps, éthéré, celui qui vise le ciel en oubliant d’où il vient ?

            – Les deux complaintes suivantes sont dites de Lord Pierrot : il y parodie la fameuse comptine « Au clair de la Lune » et poursuit à partir de ce qu’elle lui inspire.

            – … sur certains ennuis : les ennuis que le poète décrit ici sont d’ordre sentimental.

            – … des noces de Pierrot : on pense que le poème va rebondir sur les deux complaintes précédentes de Lord Pierrot mais le poète ne fait que détailler le mariage fantasque du personnage.

            – … du vent qui s’ennuie la nuit : Laforgue semble parler de la déprime postcoïtale, le moment où, après la satisfaction du désir, notre corps, notre animalité nous apparaissent dans leur crudité la plus terrible. Il va encore plus loin dans cette démarche avec la complainte suivante, celle du pauvre corps humain.

            – … du roi de Thulé : Laforgue nous raconte les tribulations de ce roi qui, à la société, préfère les fleurs et leurs mécanismes biologiques.

            – … du soir des comices agricoles : Laforgue peint avec tristesse le travail des champs.

            – … des cloches : ce poème s’ouvre significativement par des extraits de chansons populaires ; Laforgue identifie la présence de Dieu mais n’arrive pas à être touché par lui.

            – … des grands pins dans une villa abandonnée : Laforgue répertorie les joies et les peines qu’engendre la vie en province. Est-ce un échec ou une victoire d’y finir ?

            La suite du recueil ne fait que décliner les thématiques déjà évoquées. Seules les trois dernières complaintes apportent quelque chose de nouveau au recueil. En effet, elles semblent formuler des clefs pour mieux comprendre l’œuvre du poète. Laforgue dit indirectement qu’il ne faut pas l’étudier, qu’il faut chercher dans ses textes une mansuétude, pas du sens. Il rejette les pourquoi. Très significativement, Les Complaintes se ferment sur un « Coucou. » qui sonne comme un aveu nihiliste, comme si Laforgue disait au lecteur : tout ce que j’ai écrit auparavant n’a aucune valeur, regardez par quoi je le conclus !

 

            La lecture des œuvres de Jules Laforgue est passionnante. Mais il nous faut, avant d’entrer dans son univers, désapprendre nos réflexes de lecteur ou d’étudiant. Laforgue compose une poésie de la pure intuition, qui ne se déploie qu’au fil des mots, et quiconque y cherche plus que cela risque d’être très déçu. Il s’agit d’une poésie très moderne. 

Inscrivez-vous pour trouver des essaia sur Résumé >