Les Complaintes

par

L’écriture comme moyen d’évasion du réel

 « – Chacun son tour, il est temps que je m’émancipe, / Irradiant des Limbes mon inédit type ! » (« Complainte du fœtus de poète »). Quand d’autres cherchent le bonheur dans les paradis artificiels, Laforgue use de son écriture pour s’évader d’un quotidien qui l’accable et pour imposer enfin sa propre conception de la poésie, son « inédit type ». Il en crée des mots, joue avec les différents tons et les différents styles en refusant toute règle quant à la forme pour l’écriture de ses propres vers, de sa propre poésie, moyen unique d’évasion.

 « Pardonnez-nous nos offenses, nos cris, / Comme étant d’à jamais écrits ! » Si ce vers peut à la première lecture apparaître comme une excuse, une autre lecture peut en être faite : par ces quelques mots l’auteur magnifie l’acte scriptural. En effet, n’est-il pas le seul qui puisse permettre de s’évader de son quotidien et de refaire le monde sans changer de monde ? N’a-t-il pas décrit le poète peinant à créer des vers sans prétendre pouvoir changer l’ordre établi : « Qui, du chalumeau de ses nerfs / Se souffle gravement des vers, / En astres riches, dont la trace / Ne trouble le Temps ni l’Espace. » (« À PAUL BOURGET ») ?

S’il est conscient de ce qu’il ne peut changer le monde de façon physique, l’auteur connaît cependant la puissance du verbe créateur et de l’écrit qui le grave dans les blanches pages de l’éternité. En effet, grâce à l’écriture, un autre univers se crée et se déroule selon les plans du rédacteur qui est empli d’une puissance quasi divine puisqu’il devient à son tour créateur. Ainsi peut-on sans peine « Crucifier l’infini dans des toiles comme / Un mouchoir »et peut-on affirmer : « Oh ! L’idéal s’est tu ! Formuler Tout ! En fugues sans fin dire l’Homme ! / Être l’âme des arts à zones que veux-tu ? » (« Complainte propitiatoire à l’Inconscient »). Aussi l’écriture constitue-t-elle le moyen d’accès à un univers personnel que l’on se forge. Mais le tout n’est pas d’écrire, encore faut-il parvenir à faire accepter son monde intérieur à l’autre, à le partager avec autrui, et c’est sans doute cette aptitude à parvenir pleinement à cette communion avec le lecteur qui est la marque véritable du génie.

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