Les Complaintes

par

Les difficultés liées à la vie en société

Laforgue parle aussi de la société duXIXème siècle avec ses valeurs bourgeoises et la dépeint comme un terrain dejeu où il faut se grimer pour s’insérer et jouer avec les autres humains ce queBalzac dénommait fort à propos « la comédie humaine ». Ainsi,pour se rendre en société, faut-il d’après Jules Laforgue : « seraser le masque, s’orner / D’un frac deuil, avec art dîner, / Puis, parmi desvierges débiles, / Prendre un air imbécile » (« Complainte desnostalgies préhistoriques »).

 À ce jeu de société,où à moins d’un solide entraînement l’on risque d’accumuler les impairs et de seperdre sous son déguisement, ou pire, de s’identifier à lui, l’auteur préfère commeil l’exprime dans le poème « Complainte propitiatoire àl’inconscient » : « Mourir sur la Montagne, et que l’Humanité,/ Aux âges d’or sans fin, me porte en scapulaires ! ». Il n’est pasfait pour cette société et il ne manque pas de le faire savoir en écrivant dansla « Complainte des grands pins dans une villa abandonnée » : « Bals dediamants, hanches roses ; / Et, bien sûr, je n’étais pas né / Pour ceschoses. » La solitude lui paraît donc le seul refuge pour qui ne parvientpas à s’adapter au jeu social. Cette vérité il l’exprime par ce vers extrait dela « Complainte sur certains temps déplacés » : « Vrai ! Lavie est pour les badauds. / Quand on a du dieu sous la peau, / On cuve ça sansdire mot. »

Ce rejet de la société s’explique parl’obsession des fins de civilisation – marque de la fin du siècle – qui semanifeste en littérature et en peinture et accentue la figure du poète maudit,solitaire, habité par un désespoir perpétuel. Laforgue – comme tous les poètesdécadents – se tient à l’écart du monde qui lui est contemporain, ce monded’hypocrisie avec ses fausses prières et ses mensonges. Sa critique acerbe dela bourgeoisie est féroce, sans merci : « Seul le vice amène lamisère / Et qu’on est vertueux si l’on a bien dîné » ironise-t-il – ouencore dans « Préludes autobiographiques » : « Mener ceschers bourgeois, fouettés d’alléluias, / Au Saint-Sépulcre maternel duNirvâna ! / Maintenant, je m’en lave les mains (concurrence / Vitale,l’argent, l’art, puis les lois de la France…) ».

Laforgue n’entend pas se soumettre à lavision de la langue et aux formes convenues de l’ordre moral bourgeois – visionqui met à l’écart la notion d’individualité et empêche toute possibilité del’affirmation du je de l’écrivain.Son œuvre vise autant à exprimer ses sensations et ses visions personnellesqu’à choquer le goût de la société industrielle et bourgeoise. Son je omniprésent dans tout le recueil crieson refus des normes établies, il est le sujet et l’objet de poèmes oùs’étalent son malaise, son ennui qu’il porte tel un fardeau, son dégoût et seséternels sanglots – c’est pourquoi certains critiques mettent fortement enavant le caractère autobiographique de ces Complaintes.

Ces mots que Laforgue se retient dedire dans un milieu dont il ne parvient pas toujours à cerner les règles et lemode d’emploi seront dits, assemblés dans un autre univers dont le poète créeles règles lui-même. C’est ainsi que le rêve dans un premier temps, l’écritureensuite, marquent la résistance à un quotidien qui n’a aucune magie à offrir.

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