Les Fleurs bleues

par

La portée historique de l'œuvre

Queneau écrit Une histoire modèle comme un journal personnel, sousl’Occupation ; il y exprime donc ses doutes et son pessimiste à propos del’Histoire et du rêve d’un perfectionnement de l’humanité au fil des siècles.Il place ainsi au sein de la science historique le malheur fondamental del’homme qui semblerait faire naître l’Histoire et les histoires. Le romanincarne cette théorie, peuplant les mondes de Cidrolin et d’Auge d’une violenceomniprésente. Auge est lui-même un être brutal et Cidrolin est témoin de lamort violente du concierge d’un immeuble. Les malheurs composent la tramenarrative, donnant raison aux conceptions de Queneau pour qui il n’y a pas deroman sans malheurs, puisqu’ils composent la trame de la fiction. Ainsiécrit-il dans Une histoiremodèle : « Les récits imaginaires ne peuvent avoir pour sujet quele malheur des hommes, sinon, il n’y aurait rien à raconter. Que la conclusionsoit heureuse ou tragique, il faut qu’il y ait eu risques, perturbations,troubles. Dans les idylles les plus anodines, il y a au moins l’ombre d’undanger. Tout le narratif naît du malheur des hommes. » Sans malheur,l’histoire ne peut advenir, car il ne resterait rien à raconter. La résolutiondu mystère du « graffitomane » éclaire ce pessimisme : l’êtrequi accable Cidrolin d’injures, lui rappelant sans cesse son passé taché d’uneerreur judiciaire, n’est autre que lui-même. Le malheur apparaît ici comme unélément nécessaire dans la vie des personnages et sauve leur quotidien de lamonotonie et du néant.

         Or,le malheur premier qui entache les existences des personnages se trouve êtreleur anachronisme. Le décalage existant entre eux et leurs époques cause denombreux troubles : Auge échappe à des lynchages, et Cidrolin n’est pas comprispar sa famille qui l’exclut. L’anachronisme permet ainsi de faire surgirl’histoire romanesque qui sans lui perdrait le fond de son propos. Le malheurfondamental est ainsi déplacé ici par rapport à Une histoire modèle : ce ne sont plus les catastrophesnaturelles ou les guerres qui accablent les personnages, mais leur décalage avecle temps. Cidrolin comme Auge cherchent à sortir de leur anachronisme, l’un envoyageant dans le temps, l’autre en parcourant en rêve le passé, tous deux à larecherche de l’époque adéquate. En quête d’une relation harmonieuse avec laréalité, les deux personnages s’échappent en rêve de leur malheur : lalittérature et l’imagination sembleraient constituer des outils efficaces pour s’échapperde l’Histoire.

         L’anachronismedes personnages les maintient dans une vie vouée au malheur. Le roman met doncen scène différentes quêtes de bonheur, et là se loge alors toute espérance detranquillité : la fiction narrative – et donc le rêve – seule permet des’échapper des codes, des pesanteurs des déterminismes historiques. Enreprésentant le cycle infernal de l’Histoire et de ses malheurs, Queneau s’endéfait par un traitement anachronique du temps, par une liberté débridée faceaux codes. La chronologie, les règles de syntaxe et d’orthographe, labienséance, le respect des institutions, tout cela se trouve renversé par unnarrateur avide de représenter le monde et la vie sans les déterminismeshistoriques qui l’écrasent.

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