Les Fleurs bleues

par

Un univers fantastique

La vision d’une Histoire cyclique – où des événements types se répètent indéfiniment, permettant à l’homme de prévoir le futur – instaure une véritable esthétique de la répétition dans ce texte : les personnages sont confrontés sans cesse aux motifs récurrents de l’Histoire. De fréquentes impressions de déjà-vu envahissent le roman lors de dialogues qui tournent en boucle ou de la rencontre de Cidrolin et d’Auge, qui ont chacun rêvé de l’autre. Une telle conception du flux historique instaure le déjà-vu comme un outil de reconnaissance des récurrences et des motifs du passé. Ainsi peut-on comprendre la traversée de l’Histoire du duc non pas comme un voyage linéaire et ininterrompu à travers les siècles, mais plutôt comme des récurrences d’une même figure à chaque époque, qui disparaît puis revient, présence fantomatique qui se joue des temporalités.

         Les Fleurs bleues mettent ainsi en scène une profusion de figures spectrales. Le duc d’Auge et sa suite sont de véritables revenants : ils reviennent à chaque époque, investissent le réel comme ils investissent la péniche de Cidrolin, sans plus d’explication ni de cohérence. Traversant les siècles, intemporels, ils ne subissent jamais de changements physiques, puisqu’ils ne sont jamais décrits, ne craignent pas la mort, et leurs apparitions dans le rêve de Cidrolin les teinte d’irréalité. Entre passé et présent, ces figures flottent dans des limbes indéterminés, bouleversant par leur seule présence une temporalité logique et fixe. D’autres figures participent à l’atmosphère fantomatique du roman : Cidrolin est, lui, un revenant au sens où il revient dans la société après un séjour en prison. Rien de son passé n’est décrit et il se trouve comme Auge dans un présent désormais étranger. Une autre figure, celle du passant, relève aussi du motif spectral : Cidrolin est sans cesse interpelé, quand il s’adresse à lui-même, par un passant, un quidam, qui surgit de nulle part.

         Véritables infractions dans le tissu du réel, ces fantômes ne sont pourtant pas à l’image de la tradition du roman fantastique : leur joie de vivre s’oppose à la mélancolie des fantômes du XIXe siècle et ils cohabitent avec les hommes sans créer de peur panique. Auge est seulement ennuyé par ses chevaux bavards, son page ne s’étonnant pas de servir un être immortel, mais étant effrayé par le babil de son destrier. Loin des revenants mélancoliques, avides de vengeance ou de reconnaissance, ces êtres fantomatiques s’apparentent plutôt aux figures comiques de clowns. Queneau ne travaille pas, ainsi, le topos du fantôme, mais creuse la veine comique présente dans le décalage entre le fantôme et le présent. La nouveauté des outils donne lieu à des réflexions désabusées, les personnages trahissent sans cesse leur étrangeté par des paroles prophétiques qui deviennent dans leurs bouches de bons mots. Ballet comique, les allées et venues des fantômes forment une danse loin d’être macabre, mais plutôt pleine d’appétit de vivre et de rire. 

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