Les Justes

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Albert Camus

Albert
Camus est un écrivain français né en 1913 à Mondovi (aujourd’hui Dréan, près
d’Annaba, sur la côte orientale de l’Algérie) et mort à Villeblin en janvier
1960 (Yonne). Sa vie et son œuvre mêlées, ses statuts additionnés de
journaliste, essayiste, homme de théâtre, philosophe, offrent l’exemple d’un
combat de tous les instants contre les idéologies et les extrémismes, contre le
sacrifice de la morale à la stratégie politique, soutenu par un humanisme
rigoureux qui n’a rien d’un aveuglement face à la duplicité humaine.

Albert
Camus naît dans une famille modeste ; son père, issu des premiers
arrivants français dans la colonie algérienne, caviste pour un négociant de vin,
meurt peu après sa naissance au combat ; sa mère d’origine espagnole, analphabète,
en partie sourde, lit sur les lèvres. Il grandit à Belcourt, un quartier
populaire d’Alger, chez sa grand-mère maternelle, une femme rude et dominatrice
écrira-t-il. Un oncle boucher anarchiste offre l’accès à sa bibliothèque
éclectique au jeune Albert, qui passe chez lui de longs séjours.

Deuxième
figure marquante, son instituteur Louis Germain – à qui Camus reconnaissant et
peu oublieux dédiera son prix Nobel – remarque les talents du garçon à l’école
communale, et l’aide à obtenir une bourse. Au lycée Bugeaud, avec la
philosophie, le football, il découvre sa pauvreté par le contraste que lui
offrent les fils de familles plus aisées. À dix-sept ans, il commence à
souffrir de la tuberculose et doit quitter le lycée. Il commençait tout juste à
recevoir l’enseignement de Jean Grenier, qui vient le voir chez lui. Ils se retrouvent
à l’automne 1931 et une amitié se noue entre eux en classe de philosophie, puis
en hypokhâgne et en faculté de lettres. Son professeur, par ses propres œuvres,
lui apprend qu’on peut marier littérature et philosophie. Sa maladie interdit à
Albert Camus de préparer les concours de l’École normale supérieure comme de
l’agrégation.

Camus
adhère en 1935 au Parti communiste algérien, où il restera peu de temps,
rebelle à l’endoctrinement. Très tôt il prend conscience qu’il doit témoigner
du monde qu’il a connu, et duquel il s’agit de ne pas s’éloigner en accédant à
une autre culture. La défense des opprimés par le PCA, son anticolonialisme
font alors écho aux combats qu’il veut mener.

Camus
s’affirme en parallèle comme un homme passionné de théâtre. Il fonde et dirige
le Théâtre du Travail, mais l’égide du Parti entame sa liberté d’artiste et il
crée alors le Théâtre de l’Équipe. Il cumulera les postes d’acteur, adaptateur,
metteur en scène. Cet art vivant rejoint son goût de la fête collective et selon
lui fournit des occasions à l’homme d’un dépassement de sa solitude. Il
adaptera notamment Malraux, Gide, Eschyle, Dostoïevski, Faulkner.

En 1935
il a commencé à écrire L’Envers et
l’Endroit
, recueil d’essais mi-autobiographiques, mi-symboliques, publié en
1937 ; Camus y évoque le quartier de Belcourt qui l’a vu grandir, les
figures de sa mère et de sa grand-mère, ainsi qu’un voyage aux îles Baléares. Quand
il accepte une réédition en 1958, il y joint une longue préface où il avance
que les éléments qu’il réunit ici fonde son œuvre à venir et son statut
d’auteur, imperméable au ressentiment comme à la satisfaction de par son
extraction. Dans ces premiers textes, déjà, Camus affiche une conscience du
tragique de la condition humaine, de la solitude de l’homme, mais à la fois une
attention portée au simple bonheur de vivre, que ne doit pas oblitérer
l’engagement dans la politique et l’histoire : « La misère m’empêcha
de croire que tout est bien sous le soleil et dans l’histoire ; le soleil
m’apprit que l’histoire n’est pas tout. »

Il est un
temps rédacteur en chef de l’Alger Républicain,
journal du Front populaire. En 1939, alors qu’il enquête sur la Kabylie, il
dérange le Gouvernement général, mais son texte, Misère de la Kabylie, rencontre un grand écho. À Paris en 1940 il
devient secrétaire de rédaction à Paris-Soir.
Malraux, qu’il a rencontré à Alger, correspond avec lui et lui recommande de
publier L’Étranger, qui paraît en
même temps que Le Mythe de Sisyphe,
œuvres qui entament le cycle de l’absurde complété par les pièces Le Malentendu et Caligula.

Le récit
de L’Étranger retranscrit les
sensations fragmentaires de Meursault, qui ne participe pas vraiment au monde
qui l’entoure, observateur neutre qu’il est, même à l’enterrement de sa mère.
Il tue un Arabe dans une saturation de ses sensations, et dans la deuxième
partie de l’ouvrage, la machine judiciaire se met en marche contre un homme qui
apparaît froid et endurci, mais qui, au fond, ne parvient simplement pas à se
sentir meurtrier. Tous les fragments qu’on l’a vu vivre, artificiellement reliés,
se retournent désormais contre lui et le présentent tel un monstre. Condamné à
mort, Meursault tente d’atténuer en lui la joie que produirait l’annonce d’un
sursis, et il atteint un état d’indifférence salvateur, d’ouverture totale à ce
qu’est la vie dans son absurdité.

Le Mythe de Sisyphe
constitue le pendant philosophique de L’Étranger,
par son analyse de la sensibilité absurde qui fonde ce dernier récit. L’homme
parvenu à la conscience de l’absence d’une raison profonde de vivre se voit
confronté à la question du suicide. Annihiler le sujet de la conscience de
l’absurde ne peut en aucun cas être une solution, conclut Camus, et le
philosophe préconise la révolte contre l’inhumanité de l’absurde, pour donner à
l’humanité sa dimension.

Dans Le Malentendu, pièce représentée en 1944
au Théâtre des Mathurins, une mère et sa fille, ayant tué le fils de la famille
revenu fortune faite, mais incognito, à l’auberge familiale, finissent par se
suicider. Le « malentendu » ne se situe pas au cœur de la tragédie,
au moment des coups d’éclat, mais plus en amont : il a lieu dès que
l’homme a espéré l’amour, la joie, le bonheur.

Caligula est un
drame en cinq actes publié la même année, dont Gérard Philippe inaugurera le
rôle-titre. L’absurdité de la vie est révélée au personnage éponyme lors de la
mort de sa sœur et amante Drusilla. En devenant cruel comme la vie, Caligula
veut faire prendre conscience à ses sujets de la cruauté originelle, qui est
justement celle de la vie, et non d’abord la sienne, pour qu’ils se révoltent
contre elle ; il croit donc, par sa barbarie, leur enseigner la liberté,
leur permettre de devenir enfin des hommes. Sa propre mort, finalement, devient
donc pour Caligula qui y consent la preuve que l’homme peut refuser l’absurde.

Camus
écrit La Peste alors qu’il soigne en
1942-1943 sa tuberculose à Chambon-sur-Lignon où il a l’occasion d’observer un
exemple de résistance non-violente qui l’inspire. Le roman sera publié en 1947.
L’ouvrage présente, dans une Oran coupée du monde, ceux qui ne se résignent pas
contre le fléau et qui ont engagé une lutte morne, sans éclats, qui ressemble à
une morale quotidienne dressée contre la volonté divine et l’habitude du
désespoir. La peste symbolise l’absurde contre lequel toute victoire totale
peut être oubliée, et les héros qui la combattent ne seront pas fêtés mais simplement
récompensés d’avoir été des hommes, d’avoir actualisé leurs valeurs et leur humanité
en répondant à la sympathie et à l’amour qui siègent en eux.

En 1943,
Pascal Pia, son mentor dans plusieurs rédactions, directeur de Combat, est appelé à d’autres fonctions
dans la Résistance et lui laisse sa place. Dans ce journal il sera un des seuls
à dénoncer l’usage de la bombe atomique deux ans plus tard. Camus publie aussi
clandestinement pendant la guerre ses Lettres
à un ami allemand
, qui interrogent du point de vue moral les fondements de
la lutte politique contre le nazisme. Il rencontre peu après Gide et Sartre,
qui devient un ami – mais Camus ne se dira jamais existentialiste –, tout comme
René Char en 1946. Camus, comme Sartre, bénéficie d’une aura de prestige parmi
l’intelligentsia et la jeunesse, pour qui il ne souhaite cependant pas être un
maître à penser.

Sa pièce Les Justes est représentée pour la
première fois en 1949 au Théâtre Hébertot. À travers les membres de l’Organisation
Socialiste Révolutionnaire mis en scène, qui fomentent l’assassinat du
grand-duc Serge, Camus fait le procès de cette justice qui consiste à tuer pour
éviter que l’on ait encore à tuer plus tard.

Il publie
en 1951 un essai qui crée la polémique, L’Homme
révolté
. Face au dilemme de la révolte, qui aboutit, historiquement, soit à
la violence, soit à l’esclavage, Camus propose une révolte en faveur
d’institutions qui se proposent non de codifier la violence, mais de la
limiter. Camus met en avant une « valeur médiatrice », située entre
réalisme et morale, qui permet d’éviter les écueils du meurtre comme du
cynisme. Camus développe ainsi une « pensée de midi », qui correspond
à une juste mesure, à un équilibre, et qui se veut une éthique universelle.
Dans une époque toute lancée dans les extrémismes, à droite comme à gauche,
Camus s’attire des inimitiés, particulièrement de l’équipe des Temps modernes et de Sartre, avec qui il
rompt en 1952.

Toujours
adepte de la mesure, il ne peut être que mal compris par les Algériens qui
voudraient le voir militer pour l’indépendance ; il est par ailleurs haï
par les tenants du colonialisme ; son discours, L’Appel pour une Trêve Civile, en janvier 1956 à Alger, dans un
climat de tensions extrêmes, ne peut rencontrer que peu d’écho.

Cette
année-là il publie La chute, le récit
de la vie de Jean-Baptiste Clamence, qui se raconte à un inconnu, sans masque,
dans toute sa duplicité. Ancien avocat très content de lui, il raconte comment
il a fini par douter ; devenu un « juge-pénitent » à Amsterdam, il
offre aux passants le visage de leur ignominie, celle de l’humanité, ses crimes
à lui exemplifiant à son sens ceux de tous, dans une quête perpétuelle de son
innocence, en réalité à jamais inatteignable. La conscience qu’a Clamence de
l’absurde offre un contrepoint à l’innocence de Meursault. Le juge-pénitent
sait en outre qu’il n’y a pas de morale confortable : « La justice
meurt dès l’instant où elle devient confort, où elle cesse d’être une brûlure,
et un effort sur soi-même. » (Actuelles,
II)

Albert
Camus reçoit le prix Nobel de littérature en 1957. Dans son discours il dit
concevoir l’art comme un moyen d’émouvoir un grand nombre d’hommes. L’artiste doit
pour lui toujours osciller entre un isolement propice à la création et la
nécessité de vivre avec le monde dans un souci de partage. Lors du discours d’Uppsala
qui est publié avec le précédent dans Discours
de Suède
en 1957, à l’occasion d’un échange avec un jeune nationaliste
algérien, Camus, cohérent avec sa thèse défendue dans Les Justes, explique préférer la vie de sa mère à une justice
fondée sur l’attentat parmi les populations civiles – propos mal compris qu’on
lui reprochera beaucoup. De manière générale, son œuvre, portée par un style
sans vague et d’apparence simple, et son succès, rencontrent l’incompréhension de
certains de ses pairs et d’une partie de la critique. Malgré le prix
prestigieux, Camus continue de penser que son œuvre est devant lui. Mais il
meurt en 1960 dans un accident de la route à bord de la voiture de sport de
Michel Gallimard, neveu du célèbre éditeur. Il ne terminera pas son roman
autobiographique, Le Premier Homme,
qui devait entamer une trilogie où jacques Cormery aurait figuré son alter ego
retourné en terre algérienne.

Albert
Camus a par ailleurs publié des recueils d’essais : Noces  en 1939 – qui reprend
les thèmes de L’Envers et l’Endroit,
mais additionnés d’accents lyriques propres à dire l’exaltation devant les
paysages méditerranéens et la beauté du monde –, L’Été – qui montre quinze ans plus tard que l’auteur garde vifs les
souvenirs lumineux de sa terre natale –, et un recueil de nouvelles, L’Exil et le Royaume, en 1957, qui met
en scène des personnages isolés d’eux-mêmes, en quête d’une communion
originelle.

Les
chroniques de Camus publiées dans diverses publications, que ce soient Combat – ses éditoriaux de rédacteur en
chef constituent une bonne part du tome I ; Camus y critique le « réalisme
politique » comme les utopies absolues, et prône toujours le dialogue,
auquel est trop souvent préféré le « communiqué » –, Caliban ou l’Alger Républicain, ainsi que des préfaces, des conférences, des
interviews, divers documents liés à des polémiques, sont publiés sous le titre Actuelles dont les tomes I, II et III
paraissent entre 1950 et 1958.

Les Carnets de Camus sont publiés
posthumément en trois tomes, de 1962 à 1989. Ils réunissent des cahiers
couvrant la période de mai 1935 à décembre 1959. Camus y a fixé pensées,
impressions et lectures. Il s’agit de la vie intime du créateur, et non de
l’homme. On peut y retracer la genèse de ses œuvres et leurs diverses
inspirations à travers les très nombreuses lectures que Camus consigne.
L’écrivain y livre ses pensées sur l’amour, la politique, l’art, la beauté. Il
y couche des descriptions de paysages, des scènes de rue, des fragments de
conversation. La voix de Camus s’y livre avec vigueur et sans apprêt. Frappe le
souci constant de l’humain chez lui ; Camus se montre ainsi en privé comme
en public un farouche opposant des idéologies et des abstractions :
« Je ne refuse pas d’aller vers l’Être, mais je ne veux pas d’un chemin
qui s’écarte des êtres ».

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