Tous les matins du monde

par

Monsieur de Sainte Colombe

Taciturne et surdoué, tel est décrit le personnage principal du roman de Pascal Quignard. En effet, Sainte Colombe est un musicien veuf vivant au siècle fastueux de Louis XIV mais il ne participe pas aux mondanités. Ce personnage est basé sur la vie d’un homme qui a réellement vécu, un violiste de renom qui dépassa son maître, Nicolas Hotman, dans l’exercice de son instrument et la composition. On le soupçonne aussi d’être à l’origine de l’ajout de la septième corde sur la viole.

Le physique de Sainte Colombe reflète parfaitement son caractère, ou tout du moins celui qu’il montre à la face du monde. Son corps est décrit comme « épineux », « très maigre » « jaune comme un coing», il a « les cheveux noirs ». Tout cela ne présente pas cet homme comme une personne avenante. Quignard fait aussi usage de nombreux adjectifs qualificatifs pour décrire son expression : « austère », « figé », « froid », « visage inexpressif », etc. Ceux-ci sont assez négatifs ; le personnage est présenté comme quelqu’un de strict et dépourvu de sentiments. Tout cela est appuyé par sa façon de s’habiller, toujours avec des vêtements sombres, informes et démodés. Il impose une certaine distance. Il ne fait pas de l’apparence sa priorité, contrairement aux hommes et femmes de son époque qui considèrent que celle-ci est un miroir reflétant sans défaut leur personnalité.

Sainte Colombe n’a jamais été quelqu’un d’expansif, mais la mort de sa femme (épisode qui ouvre le roman en 1650) a accentué ce trait de sa personnalité. Il devient de plus en plus taciturne, ce qui est en partie dû au fait qu’il n’aime pas les mots. Son moyen d’expression principal est la musique, qu’il pratique dans une cabane construite de ses propres mains pour ne pas déranger ses filles, Madeleine et Toinette. Il est pudique mais cela ne l’empêche pas d’être attentionné, il aime ses filles et souhaite leur bonheur.

Le décès de sa femme l’a profondément touché et le hante quotidiennement. En effet la femme qu’il a adorée vient, de temps en temps, lui rendre visite de l’au-delà. Il ne peut parler d’elle sans être ému. Sa passion pour elle ne s’est jamais éteinte, et le chagrin de sa disparition sera continu, incommensurable, et le poursuit jusqu’à son lit de mort. Cependant il se dissimule derrière une carapace pour ne pas montrer les profondes émotions qui le traversent et le bouleversent. C’est une personne pudique qui aime le silence et la solitude. Au fur et à mesure du roman il ne donne plus de cours de musique, ne fait plus de concerts chez lui, et vend même le seul moyen de communication avec l’extérieur qui lui restait : son cheval. Il se considère lui-même comme quelqu’un de sauvage, à fleur de peau, mélancolique. Il se contente d’une vie modeste et esseulée mais qui n’est pas dénuée des plaisirs des sens.

C’est un homme de désirs, un homme sensuel. Il utilise toujours un langage très sensoriel pour décrire la musique, ses sens sont extrêmement réceptifs. Il aime le vin et fume la pipe, il est donc proche des plaisirs terrestres. Le vin est souvent présent, avec des gaufrettes, lorsqu’il joue.

Cependant lorsqu’il est contraint à l’action, notamment lors de l’épisode des deux envoyés du roi qui viennent le solliciter pour jouer à la cour de Louis XIV, il fait preuve d’un sens de la répartie incisif et piquant, ses insultes sont extrêmement bien tournées malgré son peu de pratique de la parole. Lors de la seconde et dernière rencontre, lorsque l’abbé Mathieu et monsieur Caignet le menacent, il n’hésite pas à devenir violent et à les jeter dehors.

Il n’a pas d’amis, sinon des connaissances, et tous (Monsieur Baugin et Madame de Pont Carré) sont liés à l’art. Baugin est un peintre de natures mortes auquel il a commandé une peinture représentant des gaufrettes et une bouteille de vin entourée de paille. Madame de Pont Carré est une passionnée de musique qui lui a offert une viole d’une immense valeur.

Il se considère comme un technicien de la musique (de même que son homologue réel il a réussi à améliorer son instrument en ajoutant la septième corde). Il se lance dans de grandes séances d’improvisation qu’il note sur un cahier en maroquin rouge, lesquelles ont le pouvoir de faire réapparaître sa défunte femme, Madame de Sainte Colombe.

Sainte Colombe est la figure même du janséniste : taciturne, retiré à la campagne dans une très grande austérité de mœurs, il refuse et méprise les honneurs. Il a renoncé au monde pour se consacrer à son art. Il confie même l’éducation de ses filles à un « homme qui appartenait à la société qui fréquentait Port-Royal, Monsieur de Bures ». L’opposition n’en est que plus flagrante avec les envoyés du roi.

Inscrivez-vous pour trouver des essaia sur Monsieur de Sainte Colombe >