Vipère au poing

par

Jean Rezeau, dit Brasse-Bouillon

C’est le protagoniste et le narrateur uniquedu roman. Tout est vu à travers son regard, c’est sa seule analyse desévénements qui est proposée au lecteur. On peut identifier le narrateur àl’auteur, dont le vrai nom est Jean-Pierre Hervé-Bazin. Le surnom deBrasse-Bouillon, qui n’a rien d’aimable et qu’il déteste (il menace le lecteurde lui « casser la gueule » s’il le ressuscite), n’est pas expliqué.Ce surnom fait sans doute référence au tempérament vif de l’enfant qui leporte, prompt à se mettre en mouvement, à brasser les choses à gros bouillons,bruyamment, sans doute.

C’est un garçonnet que rencontre lelecteur : il a moins de huit ans. Au premier chapitre du roman, Jeansurprend une vipère endormie, la saisit et lentement l’étrangle. Il estvertement tancé pour cette imprudence. Le lecteur et lui ignorent qu’il vientde vivre, de façon métaphorique, la tâche qui l’attend : se saisir d’unserpent dangereux – sa mère – et l’étrangler, de crainte d’être lui-même mordu.On retrouve cette métaphore de la vipère dans l’excipit du livre, quand lenarrateur brosse le portrait de l’adolescent qu’il est devenu, à la veille deson départ pour la pension.

« Le cadet de casse-cogne, le révolté,l’évadé, la mauvaise tête, le voleur d’œufs qui volera un bœuf » :ainsi se décrit le narrateur. « Affligé des oreilles maternelles, dumenton maternel, des cheveux maternels. » La ressemblance physique avecune mère qui le déteste le navre. « Mais très fier de mes dents […]rendant les casse-noix inutiles ». Et il s’en sert, de ses dents, pourdéchirer et mordre, rendant ainsi les coups qu’il a reçus. Le roman estl’autoportrait d’un malheureux enfant, d’un petit martyrisé. Mais ce martyr nelève pas les yeux au ciel comme un chrétien jeté aux lions. Il attend sonheure, et quand il le peut rend coup pour coup. Jean Rezeau est un petitguerrier. Vipère au poing n’est pas le récit d’un martyre, mais la gested’un combat entre une mère indigne et un fils qui veut survivre. D’autre part,le narrateur peint de lui-même un portrait réaliste, tendant vers lenaturalisme, et il est objectif, au point de ne pas celer son défaut le plussaillant : l’orgueil. Très conscient de son rang social, il se considèrecomme mieux né que la plupart des gens et épouse, à ce titre, les vuespaternelles. Il n’hésite pas à gratifier d’un « merci, mon brave » unemployé du métro qui a la gentillesse de lui indiquer son chemin. De même,lorsqu’il s’adresse au maître d’hôtel de son grand-père Pluvignec, il lui demanded’un ton condescendant : « Comment vous appelez-vous, monami ? » Comme il le dit lui-même : « Je chasse derace. » Si l’on lui ôtait son aura d’enfant martyr, il est probable que ceserait un enfant peu plaisant. Cela dit, comment des qualités positivespourraient-elles croître dans une terre arrosée par l’acide de la haine ?

Élevé par sa grand-mère paternelle avec sonfrère aîné Ferdinand, il a huit ans quand ses parents reviennent de Chine. Ilattend le retour d’une mère dont il ne sait rien, mais qu’il imagine bonne. Àl’arrivée du train qui amène ses parents et son frère Marcel, qu’il ne connaîtpas, il lui faut moins d’une minute pour comprendre à qui il a affaire :la mère aimante n’existe pas ; c’est un monstre de méchanceté qui vientd’arriver. Le combat s’engage, il va durer des années, pendant lesquelles Jeanva subir les coups, les brimades, connaître le froid et la faim, l’humiliationde ne pouvoir se laver et de garder des semaines durant les mêmes vêtements.Mais, on l’a dit, Jean Rezeau est un guerrier, et il va lutter, avec sesmoyens, qui vont croître au fil du temps. Dans la fratrie, c’est lui le meneur,bien qu’il ne soit que le cadet. Et il est reconnu ainsi : ce n’est paslui qu’on aurait surnommé Chiffe, comme son frère aîné. Le premier précepteurqu’on impose aux enfants, le père Trubel, ne s’y trompe pas et, quand il estcongédié, il donne furtivement une griffe de lion au jeune garçon :« Prends-ça, gamin ! Il n’y a que toi qui la mérites. » Unegriffe de lion pour un lion en devenir.

La mère, Folcoche, ne s’y trompe pas non pluset reconnaît en lui un adversaire, et non un petit être soumis. Elle estconsciente qu’une lutte s’est engagée entre elle et le cadet de ses fils. Etelle sait autre chose : Jean lui ressemble, de physique et de tempérament.« Tu n’es pas encore le plus fort, mon garçon […] mais il faut avouer quetu ne manques pas d’un certain courage. Tu me détestes, je le sais. Pourtant jevais te dire une chose : il n’y a aucun de mes fils qui me ressemble plusque toi. » À son grand dam, Jean est conscient, lui aussi, de cetteressemblance profonde entre sa mère et lui, à la méchanceté près :« Il n’est aucun sentiment, aucun trait de mon caractère ou de mon visageque je ne puisse retrouver en elle. […] Salut, Folcoche ! Je suis bien tonfils, si je ne suis pas ton enfant. » Alors, il ne sera jamais question depaix entre ces deux-là. C’est la guerre, ou plutôt la guérilla, en ce quiconcerne le jeune garçon, qui ne s’offrira le luxe d’une bataille que lorsqu’ilaura les moyens de la gagner : quand il en a enfin les moyens, il fugue,parce qu’il est promis à la douloureuse et humiliante punition du fouet etporte le combat à Paris, chez ses grands-parents maternels. La deuxièmebataille est celle du portefeuille, celui que Folcoche dissimule dans lachambre de son fils afin de l’accuser de vol et de le faire envoyer en maisonde correction. La fin du roman voit la fin de cette première campagne, Jean estenvoyé en pension, comme il le voulait. Le lecteur ne doute pas que la guerrereprendra quand les belligérants se croiseront à nouveau ; ce seraeffectivement le cas dans deux romans postérieurs : La Mort du petitcheval et Le Cri de la chouette.

Cependant, la relation entre le fils est lamère est plus complexe qu’on l’imagine au prime abord. En effet, ils sedétestent, mais ne peuvent se passer l’un de l’autre. Qu’on ne s’y trompepas : ce n’est pas une forme d’amour, c’est de la haine. Il n’en demeurepas moins que privé de Folcoche, hospitalisée durant plusieurs mois, Jean estcertes soulagé, mais aussi il s’ennuie. Son jeu de guerre, ses combats, sonadrénaline, tout cela lui manque. « Effectivement. Jouer avec le feu,manier délicatement la vipère, n’était-ce point depuis longtemps ma joiefavorite ? Folcoche m’était devenue indispensable comme la rente du mutiléqui vit de sa blessure. » Cette phrase révèle que lorsque Folcoche n’estpas là, il est en manque de haine, comme le drogué est en manque de stupéfiant.C’est une première indication des ravages consécutifs à l’éducation, ou plutôtau dressage, de Folcoche. En effet, au-delà des souffrances physiquesimmédiates, les effets des actes de Folcoche sur Jean sont dévastateurs.D’abord, il y a la blessure béante, saignante, du manque d’amour maternel,meurtrissure vivace et comme en témoigne la touchante évocation par Jean de ladécouverte dans un registre généalogique d’une arrière-grand-tante,Rose-Mariette Rezeau, « fille de noble homme Claude Rezeau et de dame RoseTagourdeau », morte du choléra à seize ans. « Elle était morte, voilàdeux cent dix-huit ans, mais son acte de naissance était toujours orné d’unpétale de rose qu’avait collé sa maman, qui ne savait sans doute pas signer etqui avait pourtant su signer mieux que tous les autres, mieux que Folcoche, certainement,cette spécialiste du cunéiforme, ne l’avait su faire à mon baptême. » Etpuis il y a les effets à long terme, et la mise en pièces de l’image positivede la femme qu’avait pu avoir le petit Jean, grâce au modèle de sa grand-mère.En effet, au-delà de Folcoche, le narrateur a étendu sa haine à toutes lesfemmes, y compris la pauvre petite fille de ferme qu’il séduit sans étatsd’âme, et l’Ève biblique est pour lui « une belle Folcoche,celle-là ». Jean hait la femme, parce qu’elle est, potentiellement, mère.Pas question d’amour sentimental pour Jean, car il voue un mépris haineux àtoute la gente féminine, et il explique pourquoi, quand il s’adresse en penséeà la petite fille de ferme : « Tu n’es qu’une femme, et toutes lesfemmes paieront plus ou moins pour toi. […] L’homme qui souille une femmesouille toujours un peu sa mère. On ne crache pas seulement avec labouche. » L’image est crue, sale, et se répète quelques lignes plusloin : « L’hygiène publique a inventé les crachoirs comme Dieu a inventéles femmes. »

Telle est l’œuvre de Folcoche. Elle a fait deson fils un sociopathe, un être incapable, à ce stade de sa vie, de vivre ensociété, ce que revendique le narrateur dans l’excipit du roman :« Cette vipère, ta vipère, je la brandis, je la secoue, je m’avance dansla vie avec ce trophée, effarouchant mon public, faisant le vide autour de moi.Merci, ma mère ! Je suis celui qui marche, une vipère au poing. » Lejeune Jean Rezeau avance dans la vie cuirassé de haine, par crainte d’êtremordu. Cet excipit laisse le lecteur pantois. On ne peut qu’espérer que larésilience propre aux jeunes gens permettra à Jean, une fois éloigné deFolcoche, de s’ouvrir quelque peu aux autres. Mais le bilan du roman est d’uneindicible noirceur pour le narrateur, noirceur qui ne reçoit de lumière que deséclairs de la haine qu’il éprouve pour sa mère. 

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