Vipère au poing

par

Le récit paroxystique d’une enfance maltraitée

Vipère au poing est un classique de la littérature traitant del’enfance maltraitée, au même titre que Poil de Carotte de Jules Renard,ou David Copperfield de Charles Dickens, ou que les pages consacrées parVictor Hugo à Cosette enfant dans Les Misérables. À ce titre, la lecturedu roman est poignante tant les situations décrites sont insupportables.

Dans le cas du narrateur, comme dans celui dupetit protagoniste de Poil de Carotte, le caractère odieux de lasituation est décuplé par le fait que l’auteur de la souffrance de l’enfant estla personne qui est supposée incarner l’amour absolu : la mère. Cosetteest maltraitée par les Thénardier, ses « tuteurs », David Copperfieldest maltraité par toute une société industrielle et indifférente, mais êtremaltraité par la mère est le dernier cercle de l’enfer de la maltraitanceenfantine. Le sein de la mère nourrit et réchauffe ; pas celui deFolcoche. Le narrateur l’exprime ainsi, s’adressant à lui-même : « Tuas trouvé dans ton foyer la contre-mère dont les deux seins sont acides. Laprésure de la tendresse, qui fait cailler le lait dans l’estomac des enfants dubonheur, tu ne la connais pas. Toute ta vie, tu vomiras cette enfance, tu lavomiras à la face de Dieu qui a osé tenter sur toi cette expérience. » Lamétaphore du lait transformé en liquide acide est terrible, et rien ni personnene pourra guérir le narrateur de ce manque, qui lui fera vomir, littéralement,son enfance. « Déjà, nous avions faim, déjà, nous avions froid. »Dans ce constat lapidaire, balancé en un alexandrin enchâssé dans un texte enprose, le narrateur résume une enfance plus que grise, où les plus élémentairesbesoins sont insatisfaits. Quelle est la situation de ces petits ? Ilssont tondus et sales. Leurs chaussettes ne sont changées que toutes les sixsemaines. Ils sentent mauvais, car ils changent rarement de vêtements, commel’explique le narrateur : « nous n’avions que tous les quinze jours,en été, et toutes les trois semaines, en hiver, l’autorisation de nouschanger. » On imagine facilement l’état de saleté de leurs vêtements, etpourquoi le père Trubel les qualifie de « petites bêtes puantes ».Ils ne portent pas de chaussures, mais de lourds sabots de paysans. Leur mèrevole leurs affaires : effets personnels, bibelots, cadeaux de naissance,étrennes, rares friandises. On leur impose des corvées – le désherbage desallées du jardin – par tous les temps. Ils n’ont pas un moment de répit, et,s’il leur venait la vocation et la foi chrétienne, même cette échappatoire leurserait interdite puisque Folcoche transforme la cérémonie de la confession enun moment d’humiliation générateur de nouvelles punitions.

Cependant, Vipère au poing n’est pas lerécit larmoyant des souffrances du narrateur. Au contraire, c’est le récit d’uncombat entre un enfant et son tortionnaire. Au fil du temps, le tortionnairen’a plus le dessus, et le roman s’achève à la veille de la séparation dunarrateur et de sa mère. De quels moyens les enfants disposent-ils pour survivreà ce cauchemar quotidien ? D’abord la solidarité dans la fratrie, au moinsentre les deux aînés. Ensuite la vigilance, qui fait saisir la moindre occasionde prévenir les coups ou même d’essayer de les rendre. Car le narrateur, et sesfrères à sa suite, refusent de subir la loi imposée par leur mère. Soumisphysiquement, puisqu’elle est plus forte, enfermés dans le carcan social quileur interdit toute aide extérieure, abandonnés à leur sort par le lâche quileur tient lieu de père, ils ne se soumettent jamais en esprit. Dérisoire moyende marquer leur haine : ils gravent les majuscules « VF » sur letronc des arbres du parc. « VF », comme « Vengeance àFolcoche ».

Leur faculté de résilience est extraordinaire,mais la maltraitance à laquelle les trois enfants sont soumis est telle que lenarrateur envie les enfants issus des grossesses que sa mère n’a pas menées àterme : « quelques fausses couches involontaires auxquelles je nepense pas sans une certaine jalousie, car leurs produits ont eu la chance, eux,de ne pas dépasser le stade de fœtus Rezeau. » Oui, le narrateur en estlà : il aurait préféré ne pas naître. Les dégâts résultant de cettemaltraitance sont considérables : à la fin du roman, le narrateur semblesur la voie de devenir un sociopathe qui fera le vide autour de lui en agitantune vipère en son poing, symbole de la peur qu’il entend inspirer. S’il veutfaire le vide, c’est pour éviter d’être encore blessé. Quant à l’image desfemmes qui est la sienne, après près de dix ans d’éducation selon Folcoche,elle est épouvantable. « L’hygiène publique a inventé les crachoirs commeDieu a inventé les femmes », voilà son opinion.

Au-delà de la description des maltraitancesquotidiennes, Vipère au poing est aussi un roman sur les conséquences dela maltraitance. Qui imaginerait un avenir radieux pour Jean Rezeau, enfindélivré de sa mère ? Les blessures qui sont les siennes resteront béanteslongtemps, si tant est qu’elles cicatrisent un jour. Une gifle cuit la joue del’enfant cinq minutes ; le choc de la même gifle résonne dans sa têtependant des années. Folcoche n’a pas tué ses enfants, mais elle les a en grandepartie détruits. 

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