Vipère au poing

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La famille selon Hervé Bazin, entre vieille gloire et enfer

Le thème de la famille est un thème récurrentdans l’œuvre d’Hervé Bazin. Issu d’une famille atypique et dysfonctionnelle –celle qu’il décrit dans Vipère au poing – il n’est pas étonnant que lafamille soit dans son œuvre un milieu toxique, loin de l’image traditionnelledu nid originel.

Le narrateur a une position ambivalente sur safamille, au sens large du terme : d’une part il est fier de ses origineset se considère comme supérieur à tout ce qui n’est pas de son milieu, mais ilpose aussi un regard lucide sur « la célèbre famille Rezeau. Célèbre,évidemment, dans un rayon qui ne dépasse pas celui de la planète, mais qui adépassé celui du département. » La famille Rezeau n’est pas noble, maispeu s’en faut. Bien que roturière, la famille a des armoiries, « degueules au lion d’or passant » enregistrées sous Louis XIV au titrebourgeois. Chez les Rezeau, on sert l’Église et les Lettres, et pourquoi pasles deux à la fois. Quand on se marie, c’est entre soi, ou avec quelque richehéritière, comme cette Paule Pluvignec, fille de sénateur, petite-fille debanquier. C’est de la roture, mais de la roture riche. Un événement, dans ladeuxième moitié du roman, rassemble la famille Rezeau à la Belle Angerie :le jubilé d’argent de l’oncle René. À cette occasion, Jacques Rezeau reçoit lafamille au grand complet pour célébrer « les noces d’argent du vénérableet octogénaire René Rezeau », gloire familiale car académicien. Lenarrateur y voit l’expression d’un orgueil qui n’a pas lieu d’être, car oncélèbre sans la moindre chaleur une gloire fanée. On dépense une fortune pourl’honneur du nom, on se conforte dans une vision du monde dépassée, refletd’une société disparue. Le père du narrateur vit là un des grands moments de savie : en tant que chef de la branche aînée, il a reçu la famille dans lademeure ancestrale. Quand la journée prend fin, tandis qu’au loin une vaguecousine « chante d’une voix aigrelette une vieille romance pour jeunefille bien », Jacques Rezeau demande à son fils :« Comprends-tu, mon petit, comprends-tu aujourd’hui ce qu’est une famillecomme la famille Rezeau ? » L’adolescent, contrairement à son père, acompris que le temps des Rezeau est passé. Aussi se contente-t-il de répondre,semblant faire une remarque sur la chanson de la cousine : « Oui,c’est charmant. On dirait le chant du cygne », ce chant que, dit-on, uncygne légendaire fit entendre avant de mourir. On remarquera au passage quecette fête aurait pu avoir lieu, puisque le grand-oncle d’Hervé Bazin étaiteffectivement académicien. René Bazin (1853-1932) était une gloire familiale,que son petit-neveu peint avec férocité dans Vipère au poing.

Mais en deçà de la famille au sens large, il ya l’étroit cercle familial, cercle digne de l’enfer de Dante. Le narrateurdéfinit la famille qui vit à la Belle Angerie comme des « Atrides en giletde flanelle ». Cette belle formule résume bien la situation : onrencontre là une référence à la mythologie avec les Atrides, descendantsd’Atrée qui vécurent d’affreuses querelles familiales, émaillées entre autresde matricide et d’actes de cannibalisme, et seule l’intervention d’Athéna enpersonne mit fin à ces querelles. Mais le narrateur garde les pieds surterre : le gilet de flanelle évoque la tranquille bourgeoisie campagnardequi est celle de Jacques Rezeau. Il y a de la grandeur qui se mêle à l’horreurchez les Atrides. En revanche, on n’est pas grand quand on porte un gilet deflanelle. Comme chez les Atrides, on ne trouve nulle trace de gentillesse chezFolcoche et ses enfants : « Le génie de la méchanceté nous habitaittous » écrit le narrateur. De fait, à la Belle Angerie, la famille peutêtre le théâtre de drames épouvantables, comme c’est le cas ici. Les punitionspeuvent aller très loin, puisque Frédie est fouetté avec une baguette decoudrier. Mais il y a pire encore : les protagonistes vont jusqu’à latentative de meurtre. Folcoche fait servir à ses enfants une raie passablementavariée. En retour, les trois fils tentent de l’empoisonner avec de labelladone, médicament contre lequel il s’avère qu’elle est mithridatisée. Jeanva jusqu’à tenter de noyer sa mère, sous le regard complice de ses frères. Cen’est pas un nid douillet, c’est un charnier de gerfauts.

Et il y a les grands-parents. Les Pluvignec,parents de Folcoche, n’ont pas jugé bon de connaître leurs petits-enfants. Lelecteur songe : les grands-parents Pluvignec, donc, n’ont pas dû revoirleur fille depuis son mariage, presque vingt ans plus tôt… Quant auxpetits-enfants, on leur envoie une boîte de chocolats pour étrennes, et ledevoir est accompli. Regardons ces grands-parents de plus près, par le regarddu narrateur qui fait leur connaissance : le grand-père, « M. lesénateur – surtout, bonnes gens ! N’oubliez pas ce titre à votrereconnaissance nationale – M. le sénateur rentra fort tard. La guêtre blanchesous le pli du pantalon, la serviette en peau de porc, le nœud papillonm’impressionnèrent favorablement. » Vient le moment de l’explication, carJean Rezeau a fugué, ce qui n’est pas rien : « J’approchai.J’expliquai. Il écoutait à peine. » Quant à la grand-mère, « encoreblonde, poussant devant elle son face-à-main, son ventre et ses parfums, elleconfie ce petit-fils inconnu au maître d’hôtel et à la femme de chambre. Cesont les domestiques qui font visiter Paris au fils de leur fille Paule. Bref,il ne ressort de cette description qu’une impression de bienveillanteindifférence. Notons au passage que le père de Paule, mère d’Hervé Bazin, étaiteffectivement sénateur du Morbihan.

Heureusement, il y a la grand-mère Rezeau.C’est elle qui élève Ferdinand et Jean jusqu’à sa mort. Sous sa férule, laBelle Angerie ressemble un peu à un établissement religieux où l’on croise dedévotes cousines et l’oncle Michel Rezeau, pronotaire apostolique (prélat sanstitre épiscopal, donc haut placé dans la hiérarchie de l’Église catholique.L’oncle d’Hervé Bazin, Michel Hervé-Bazin, était effectivement pronotaireapostolique). La mère de Jacques Rezeau est une femme sévère mais juste, quioffre à ses petits-fils un cadre stable et cohérent où ils peuvent grandir. Commel’écrit le narrateur : « nous vivions un bonheur provisoire,entrecoupé de privations de dessert, de fessées et de grands élansmystiques. » Cette grand-mère n’avait pas « le baiser facile, ni lebonbon à la main. Mais (raconte le narrateur) jamais je n’ai entendu sonner detoux plus sincère, quand son émotion se grattait la gorge, pour ne pas faiblirdevant nos effusions. » Quand elle meurt, la grand-mère bénit sespetits-fils, avec dignité. Puis, conclut le narrateur : « Grand-mèremourut. Ma mère parut. Et ce récit devient drame. »

Hervé Bazin a transposé sa propre famille dansson roman. C’est à peine s’il change quelques prénoms, en particulier celui dupetit frère Marcel – le prénom du jeune frère d’Hervé Bazin était Pierre. À cedétail près, Vipère au poing est un roman à clés, dont tous lespersonnages sont vrais. Cette famille épouvantable est vraie. Il n’y a riend’étonnant à ce que le roman ne contienne pas une phrase positive sur lafamille et ce qu’elle peut avoir de bon. 

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