Vipère au poing

par

Paule Pluvignec, épouse Rezeau, dite Folcoche

Elle est prénommée Paule, comme la mèred’Hervé Bazin. Paule Rezeau née Pluvignec est la fille d’un riche sénateur, eta épousé Jacques Rezeau sous le régime de la séparation de biens ; donc,elle est maîtresse de sa petite fortune et, en cas de séparation, récupéreraitsa dot, ce qui laisserait son mari ruiné. Elle est un personnage essentiel duroman, mère maltraitante qui incarne le parfait contraire de ce qu’une mère estsupposée être.

Ses deux aînés, Ferdinand et Jean ont passéleur petite enfance loin de leur mère, élevés par leur grand-mère. Le coupleRezeau est parti vivre en Chine, où ils ont eu un troisième enfant. Pourquoicet éloignement ? La situation professionnelle de Jacques Rezeau nel’explique guère, puisqu’il ne travaille pas. La raison est ailleurs,mystérieuse, et ne sera pas révélée au lecteur. Mais un drame estsous-entendu : « On ne retire pas ses enfants à une jeune femme sansmotif grave » écrit le narrateur. Cette remarque permet d’imaginer desnégligences, des maltraitances, déjà, sur les tout petits Ferdinand et Jean.Cela explique que ce soit la grand-mère maternelle qui élève ses petits-fils.C’est une femme sévère mais juste, et les garçonnets grandissent dans lasérénité jusqu’au décès de la grand-mère, et le retour des parents. Lenarrateur résume ainsi le bouleversement dans sa vie : « Grand-mèremourut. Ma mère parut. Et ce récit devient drame. »

Paule Rezeau a trente-cinq ans au début duroman. Accueillie par ses deux fils qui se jettent dans les bras de cette femmequ’ils aiment d’instinct, sans la connaître, elle donne une paire de gifles àchacun en guise de baiser. Ce n’est que la première des multiples violencesauxquelles elle va se livrer. Le lecteur serait confondu devant la seule duretéde cette femme, mais elle ajoute à la violence physique une volonté de faire dumal à ses enfants, physiquement et psychologiquement. Elle met au point, pourgérer le quotidien de ses enfants, un règlement intérieur que ne renierait pasun pensionnat pour enfants délinquants. Elle impose à ses fils des horairesdignes d’une caserne, les oblige à exécuter des corvées pénibles en plein air, partous les temps, néglige leur habillement et les oblige à porter les mêmesvêtements des semaines durant. Délibérément, appliquant à la lettre la formule« diviser pour mieux régner », elle privilégie le plus jeune de sesfils, Marcel, au détriment des deux autres, et fait du petit un espion à sonservice. Dévorée par une avarice tenace, elle impose à la maisonnée un régimede haricots rouges et autres bouillies insipides. Elle règne en maîtresseabsolue sur la Belle Angerie et va jusqu’à rassembler toutes les clés de lamaison dans un unique endroit dont elle garde la clé pendue à son cou.

Mais il y a pire. C’est une femme d’uneviolence terrible qui s’acharne sur ses enfants avec une méthodiquecruauté : ce ne sont que pinçons, gifles, coups de pied. Jamais lesenfants ne sont en repos ; même les repas sont des moments de supplice,durant lesquels la moindre peccadille est punie d’un coup de fourchette –pointes en avant – sur la main. Chaque fils en a sa part, y compris Marcel,mais elle s’acharne particulièrement sur le narrateur, noyau dur de larésistance de sa progéniture qui serre les rangs face à l’ennemi. ChezFerdinand et Jean, c’est d’abord la stupeur, puis la crainte, et enfin lahaine, une haine nourrie par la révolte que leur inspire cette femme violenteet injuste. Pour eux, pas question de lui donner un ce ces doux surnoms que lesenfants donnent à leur mère, pas de mamounette ni de maman chérie.Pour eux, Paule Rezeau est Folcoche. C’est Ferdinand qui a trouvé cesurnom : « La folle ! La cochonne ! » s’exclame unsoir Frédie, furieux après une nouvelle injustice de sa mère. « Et toutd’un coup, contractant ces termes énergiques, il rebaptisa notre mère :Folcoche ! Saleté de Folcoche ». Ce sera désormais son nom.

Dans la maison, Folcoche laisse bien peu deplace à son transparent mari. Il n’est donc pas étonnant que lorsque PaulePluvignec est hospitalisée pour une ablation de la vésicule biliaire, lesenfants ressentent un grande vide dans la maison qu’ils sentent veuve de saprésence : « La haine, beaucoup plus encore que l’amour, çaoccupe. » Ces enfants, au seuil de l’adolescence, sont devenus des êtresde haine. La longue absence – plusieurs mois – de Folcoche coïncide avec undéveloppement physique des enfants. Rien d’étonnant à cela : libérés deleur joug, les petits redressent la tête et s’autorisent à vivre. QuandFolcoche revient après des mois d’absence, les enfants ont grandi, et ne sont plusaussi faciles à battre et manipuler. Elle change donc de tactique. Elle ne vaplus les battre, mais va ruser, se montrer subtile. Elle va très loin, parexemple jusqu’à abîmer délibérément les vêtements du narrateur afin qu’ellepuisse officiellement le punir, ou en le bousculant ; elle pousse alorsles hauts cris comme si lui l’avait bousculée en tentant de prendre le pas surelle, et c’est un nouveau prétexte à punition. Tant et si bien qu’un soir, ellefait sciemment servir à table un poisson dont elle sait qu’il est avarié :elle essaye de provoquer délibérément l’empoisonnement de ses enfants. Laréponse de ceux-ci ne se fait pas attendre : ils tentent de l’empoisonnerà la belladone, puis essayent de la noyer lors d’une promenade en barque. Voilàoù en est cette famille.

Le dernier combat dans la guerre entre lenarrateur et Folcoche est celui du portefeuille. Le grand rêve de Folcoche estde faire envoyer Jean en maison de correction ; elle va donc tâcher de lefaire passer pour un voleur. Elle cache dans sa chambre son propre portefeuillegarni d’argent et compte faire accuser son fils de vol. Heureusement,l’adolescent a tout vu. Le face à face a lieu, et cette fois c’est Jean quimène l’entretien. Il lui rend le portefeuille, et pour prix de son silenceexige que les trois frères soient envoyés au collège, en pension, loin de laBelle Angerie, loin de leur mère. Folcoche n’a pas le choix et doit céder. Lerapport de force s’est inversé.

Le lecteur reste confondu devant la noirceurde ce personnage que rien ne vient adoucir. La puissance littéraire de Folcochevient de ce qu’elle incarne l’absolu contraire de ce que doit être une mère, unpeu comme une boussole qui indiquerait le sud au lieu du nord. Cette femme estinjuste, violente, calculatrice. Hervé Bazin ne décrit rien de positif chezPaule Rezeau, mais il lui reconnaît une personnalité forte, tellement semblableà celle de Jean, tellement semblable à la sienne. Car tout laisse à penser quePaule Rezeau née Pluvignec, Folcoche, est la transposition directe de la propremère de l’écrivain. Et le lecteur songe alors à cet auteur qui, par le biais deson art, raconte une enfance qui ne fut que souffrance dès le moment où apparutdans sa vie celle qui, même chez les animaux, incarne l’amour. Une mère élèveses enfants, Folcoche rabaisse les siens. Une mère chérit, Folcoche transpirela haine. Une mère construit, Folcoche détruit.

Une question demeure, cependant, qu’HervéBazin n’aborde pas : pourquoi Folcoche agit-elle ainsi ? Pourquoiest-elle habitée d’une telle haine que, jeune femme, on lui a enlevé sesenfants ? Que s’est-il passé dans sa vie pour qu’elle abhorre à ce pointla chair de sa chair ? Il est plus que probable qu’un psychiatretrouverait en Paule Rezeau un sujet d’étude de premier choix, mais ce n’est pasl’objet de Vipère au poing. Hervé Bazin ne cherche ni explications niexcuses au comportement de cette mère. Ce qu’il décrit, c’est le mal incarné. 

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