L'assommoir

par

Gervaise

Le roman est centré sur elle. Elle est une des plus brillantes créations de Zola et elle est devenue un personnage majeur dans la littérature française. Dans L’Assommoir, le lecteur assiste à son ascension vers une relative quiétude, contrariée par une nature apathique qui la tirera vers le bas, jusqu’à la chute finale.

Elle est née à Plassans, en Provence, fille d’Antoine Macquart, un alcoolique, et de Fine. Gervaise a commencé à travailler comme blanchisseuse à l’âge de dix ans. Elle est affectée d’une légère claudication. Très vite, elle a bu, en compagnie de sa mère. Sa boisson de prédilection : l’anisette, sucrée et forte en alcool. Elle est encore adolescente quand elle rencontre Auguste Lantier, ouvrier chapelier âgé de dix-huit ans Elle a quatorze ans quand elle donne naissance à son premier fils, Claude, bientôt suivi d’Étienne.

Au début du roman, elle a vingt-deux ans. Gervaise et Lantier sont montés à Paris. Après avoir mangé un petit héritage, le couple vit dans la misère, logé dans un hôtel borgne. Gervaise est « bonne comme un mouton, douce comme du pain » ; « elle ne détestait personne, elle excusait tout le monde. » Ce qui pourrait être vu comme une qualité est l’expression d’une faiblesse, d’une mollesse de la volonté, qui pousse Gervaise à subir les événements plutôt qu’à les provoquer. Ainsi, une fois abandonnée par Lantier, elle se laisse lentement convaincre par Coupeau, alors brave ouvrier zingueur, de l’épouser. Tant que son nouveau compagnon se comporte bien, travaillant régulièrement et rapportant sa quinzaine au foyer, la vie de Gervaise suit un mouvement ascendant : elle travaille, amasse un pécule, se permet d’avoir des ambitions. Mais dès que Coupeau, à la suite d’un accident de travail, sombre dans l’alcoolisme, elle va connaître une chute progressive qu’elle ne saura ni ralentir ni arrêter.

Elle a vingt-huit ans quand elle ouvre sa boutique : une blanchisserie où l’on porte son linge pour l’y faire laver, repasser, empeser. Le pécule amassé a servi à soigner Coupeau, blessé, à domicile. La boutique, d’abord, est un succès : Gervaise est une travailleuse, mais elle est aussi une patronne qui, par sa bienveillance teintée de paresse, laisse peu à peu le rythme de travail perdre de sa régularité. De plus, elle laisse sombrer son mari dans l’alcoolisme, sans jamais s’opposer à cette dégradation. Elle travaille, mais ne lutte pas. Arrive le jour où Coupeau, ivre et abandonnant tout respect, se permet des gestes déplacés devant les ouvrières de sa femme ; elle ne lutte pas : « Il l’avait empoignée, il ne la lâchait pas. Elle s’abandonnait, étourdie par le léger vertige qui lui venait du tas de linge, sans dégoût pour l’haleine vineuse de Coupeau. Et le gros baiser qu’ils échangèrent à pleine bouche, au milieu des saletés du métier, était comme une première chute, dans le lent avachissement de leur vie. » Ni la saleté ni le souffle puant de son mari ne l’affectent : sans l’avouer, elle goûte là un plaisir décadent.

Nouvelle étape : elle accepte que Coupeau pince les hanches des filles chez elle et se conduise de façon plus que familière avec son personnel. Elle accepte cette fatalité de l’alcoolisme, au lieu de réagir.

Au fil du temps, elle perd son sérieux, néglige ses clients, au profit de ses plaisirs personnels ; elle aime bien manger et a fortement engraissé. La jeune femme blonde et vive a disparu. Quand Virginie, son ennemie d’autrefois, reparaît dans sa vie et lui parle sournoisement de Lantier qui, lui aussi, est de retour, elle préfère tendre l’oreille plutôt que réagir : « Gervaise se sentait toute lâche , à cause sans doute de la trop grande chaleur, si molle et si lâche qu’elle ne trouvait pas la force de détourner la conversation » Elle est consciente de sa mollesse et de « sa lâcheté ancienne, de cette mollesse et de cette complaisance auxquelles elle se laissait aller, pour faire plaisir au monde. » Puis l’argent vient à manquer, alors elle a à nouveau recours au mont-de-piété, le jour même de la fête qu’elle donne dans sa boutique. Ce jour marque l’accélération de sa chute. Lantier revient, s’installe carrément dans le logis des Coupeau – encouragé par Coupeau lui-même. Un ménage à trois se forme : Gervaise offre à sa fille Nana le spectacle d’une mère qui va d’un homme à l’autre, sans dignité ni moralité. Puis c’est l’alcool, Gervaise suit Coupeau sur la pente fatale : elle devient une ivrogne. Elle perd sa boutique, redevient ouvrière, puis fait des ménages pour manger. L’étape suivante est la fuite de Nana : là encore, Gervaise reçoit sans réagir les cruels propos des voisins qui ne manquent pas de lui dire que Nana est devenue fille publique. Puis, quand Coupeau lui propose de se prostituer, elle ne s’indigne même pas. Elle est tombée trop bas.

À la fin du roman, Gervaise a tout perdu : son mari, ses enfants, son travail, sa dignité. Étape ultime avant la mort : on lui fait imiter son mari dans ses crises de delirium, jusqu’à ce qu’elle-même soit affectée des mêmes incoercibles mouvements du corps ; elle offre alors le spectacle de « grimaces de singe échappé, qui lui faisaient jeter des trognons de choux par les gamins, dans les rues. » Elle meurt dans l’indifférence générale, terrée au fond du trou qu’occupait avant elle un autre misérable, le père Bru.

Gervaise est-elle victime de sa coupable mollesse ou d’un implacable destin ? D’un côté, le lecteur la voit refuser la main tendue de l’honnête et sobre Goujet, qui lui offre de fuir avec elle. De plus, elle a vu que le produit de son travail lui permettait d’accéder à un confort certain, durement gagné mais solide, à condition de ne pas se laisser aller. Elle a préféré laisser filer les choses, une à une, lentement, plutôt que de lutter. Gervaise ne refuse pas la peine : ce qu’elle refuse, c’est le combat. D’un autre côté, le lecteur ne peut qu’être frappé de l’attirance malsaine que Gervaise éprouve envers le père Bazouge, croque-mort alcoolique qui devient un jour son voisin. Elle finit par vivre au rythme des journées de ce fonctionnaire de la mort, jusqu’à l’appeler un soir, afin qu’il l’emporte dans une caisse de bois. Gervaise ne voit d’issue que dans la mort. Est-ce de la mollesse, de la dépression, ou une immense fatigue morale et physique ? Qui serait capable de vaincre les obstacles que la vie a mis sur le chemin de Gervaise ? Issue d’une lignée marquée par l’alcoolisme, mère à quatorze ans, cernée par les tentations, ne recevant aucune aide de la société de son temps, battue comme plâtre par son mari, Gervaise est avant tout une victime, coupable de ne pas avoir été assez forte pour survivre. À ce titre, elle est un personnage profondément complexe et humain. Femme en un temps dur aux miséreux, elle ne trouve le repos que dans la mort, comme le déclare le père Bazouge, qui donne sa conclusion au roman : « Vas, t’es heureuse… Fais dodo, ma belle ! »

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