L'assommoir

par

Le fléau de l’alcoolisme

La déchéance engendrée par la consommationd’alcool des personnages est un des thèmes principaux de L’Assommoir. Ilest extrêmement difficile d’échapper à l’alcool : il est partout, très bonmarché, il fait partie intégrante du quotidien. En outre, il est, pour lesmalheureux abrutis de fatigue et de faim, le seul antidépresseur qui procureune illusion de plaisir, sinon de bonheur, le seul moyen de « se coller unpeu de paradis dans la peau » comme l’a écrit Alphonse Allais, lui-mêmealcoolique.

Quand Zola évoque le vin, ce dernier estdécrit par les personnages comme nécessaire à l’ouvrier, comme une nourriture. Zolamontre pourtant les ravages que provoque la consommation excessive de vin lorsde la fête que donne Gervaise, où même le sobre Goujet finit pars’enivrer : le vin « coulait autour de la table comme l’eau coule àla Seine » ; « Est-ce-que les honnêtes gens buvaient del’eau ? » clament les joyeux pochards, femmes, hommes, et mêmeenfants ? Lors de la longue bamboche de Coupeau, quand Lantier le pousse àdéserter le chantier, la petite troupe d’ivrognes commence par consommer des« canons de la bouteille » et, quand l’ivresse s’est installée, duvin bouché, plus cher.

Puis viennent les apéritifs, les liqueurs,comme l’anisette qui a ravagé l’enfance de Gervaise : elle et sa mère sesaoulaient de concert avec la douce boisson sucrée. Et puis il y a la féeverte, l’absinthe, mais qui est peu consommée par les personnages du roman. Etpuis surtout, il y a l’alcool blanc. Le « vitriol », le« casse-poitrine », c’est ainsi qu’on l’appelle. Qu’il soittransparent comme le « schnick » ou doré comme le poison que distillele père Colombe à l’Assommoir, c’est le fléau des classes populaires. Ildétruit les familles, démolit l’ouvrier, abrutit la femme, gâte les enfants.Dans les rues du quartier, on croise les ivrognes couchés dans le caniveau,cuvant leur alcool. Cette « goutte », elle est parfois fabriquée parles cabaretiers eux-mêmes, comme le père Colombe, dans leur alambic. L’alambic,la machine qui fascine Gervaise ! « L’alambic, avec ses récipients deforme étrange, ses enroulements sans fin de tuyaux, gardait une minesombre ; pas une fumée ne s’échappait ; à peine entendait-on unsouffle intérieur, un ronflement souterrain ; c’était comme une besogne denuit faite en plein jour, par un travailleur morne, puissant et muet. »C’est une machine froide, qui transpire la mort liquide, tristement :« L’alambic, sans une gaieté, […] laisser couler sa sueur d’alcool,pareil à une source lente et entêtée, qui à la longue devait […] se répandresur les boulevards extérieurs, inonder le trou immense de Paris. » Dans lagalerie de monstres montée par Zola, l’alambic de L’Assommoir occupe uneplace de choix, aux côtés de la Lison de La bête humaine ou del’escalier feutré de Pot-Bouille. L’Assommoir du père Colombe,propriétaire dont le nom évoque le paradis, devient une chambre maudite où leshommes perdent leur âme, à coups de petits verres : « L’Assommoirflambait, les volets enlevés, le gaz allumé », au milieu de la pénombre dupetit matin ; il est une porte vers l’enfer. Là, on assomme l’ouvrier,comme le bœuf à l’abattoir.

L’ultime cercle de cet enfer, c’est laviolence. Zola décrit une société où l’alcool déshumanise et où la bête prendle dessus, laissant la brutalité prendre la place de la raison. Dans lapremière partie du roman, Gervaise se laisse convaincre par les propositions demariage de Coupeau parce qu’il est sobre : il travaille, ne dépense passon salaire en petits verres, et il ne lève jamais la main sur elle,contrairement à Lantier « qui vous enlève le derrière pour un oui pour unnon ! Et il ferme le poing, lorsqu’il tape… » La violence conjugaleétait chose admise : l’homme battait la femme, il en avait le droit. Onbattait les enfants aussi : tous les enfants croisés par le lecteur dansle roman sont battus : « ce louchon d’Augustine », l’apprentiede Gervaise, est frappée par tous les adultes de la boutique. D’abordbienveillant, Coupeau se laisse aller à frapper Claude et Étienne. Nanaadolescente fuit le foyer parce qu’on y meurt de faim, mais aussi parce qu’onla bat. Et que dire de l’infortunée Lalie Bijard !

C’est durant sa longue convalescence queCoupeau sombre dans l’alcool : il va alors, progressivement, se laisseraller à une violence physique qui ira croissant. Gervaise elle-même se met àboire, et le couple échange des coups dans leur misérable foyer. Mais lasituation est pire chez les Bijard : là, le mari ne dessaoule pas etfrappe sa femme à tours de bras, l’assommant de coups : quand le pèreBijard « flanque une roulée à sa femme », personne n’y prêteattention. « C’est un ivrogne, une bête brute quand il était saoul, il nedessaoulait jamais » ; alors la malheureuse se retrouve « sur lecarreau, […] les cheveux arrachés, saignante, [qui] râlait d’un soufflefort. » Gervaise, un jour où elle lui porte secours, assiste à la scène :« Il l’avait d’abord abattue de ses deux poings ; maintenant, il lapiétinait. » Mme Bijard finit par mourir sous les coups de son mari, lesorganes internes éclatés, après une épouvantable nuit d’agonie, sans dénoncerson mari. Elle vient à peine de sevrer son dernier, le petit Jules. La petiteLalie, fillette de huit ans, qui a assisté à ces scènes, va devenir la nouvellecible des coups de l’ivrogne. Le roman atteint ici le sommet del’horreur : la fillette modèle, incarnation de toutes les vertus domestiques,gentille, prenant soin de la fratrie et du foyer, ne se plaignant jamais, estmartyrisée par son père qui l’affame, la bat, va jusqu’à se procurer un fouetde roulier pour mieux la torturer : « abattant le bras, il cinglaLalie au milieu du corps, l’enroula, la déroula comme une toupie. » S’ensuit une épouvantable scène, dont la description fut reprochée à Zola, quisut se défendre. En effet cette scène insoutenable, il ne l’a pasinventée : elle est tout droit tirée d’un fait divers authentique. Leresponsable : l’alcool, qui a transformé un homme en un être pire qu’unebête.

La description de la déchéance de Coupeau estsi réaliste qu’elle est encore utilisée par les étudiants en médecine quicherchent à se documenter sur l’alcoolisme : à force de boire, Coupeauaccumule la mauvaise graisse, perd sa masse musculaire, se voit atteint d’untremblement incoercible, puis c’est le delirium : il est assailli pard’horribles visions. Il meurt, le corps secoué de spasmes, délirant. Soncerveau, bien sûr, a été irrémédiablement détruit depuis longtemps. L’alcool atransformé un brave ouvrier en déchet, a détruit un honnête foyer, a brisé ledestin d’une femme et d’un homme qui voulaient vivre paisiblement, mais qui onteu le tort de céder à la tentation qui leur était partout offerte. Pour Zola,l’alcool est une cause majeure du malheur des classes populaires. 

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