L'assommoir

par

Les enfants

Gervaise a deux enfants avec Lantier :Claude et Étienne, puis une fille avec Coupeau : Anna, dite Nana. Plustard, pour les besoins de l’équilibre de la série des Rougon-Macquart,Zola lui donnera un fils de plus : Jacques. Gervaise est donc la mère dequatre personnages capitaux dans la littérature française : Claude,artiste au génie jamais accompli de L’Œuvre ; Étienne : meneurd’homme dans Germinal ; Jacques tueur pathologique dans La Bêtehumaine ; etNana, archétype de la courtisane et dont le surnom est devenu un substantif.L’occasion est excellente pour Zola de montrer l’influence du milieu sur ledéveloppement de l’enfant : Nana, grandie dans le vice, l’alcool etl’ordure, va devenir une courtisane ; Étienne, élevé dans l’amour dutravail et de la justice, va devenir un meneur d’homme luttant pour les droitssociaux ; Claude va devenir un artiste. Mais tous trois ont en communl’hérédité des Macquart, destin auquel ils ne peuvent échapper.

Claude et Étienne sont élevés ensemble. Ilspartagent le même lit, les mêmes jeux, et la vie pénible du coupleGervaise-Lantier. Quand leur père abandonne la famille, ils retrouvent unéquilibre et même une forme de bonheur lorsque Gervaise épouse Coupeau. Cedernier se montre bienveillant envers eux, et la naissance de Nana ne changepas cette harmonie ; c’est l’irruption de l’alcool dans la cellulefamiliale qui va tout changer.

Quand il commence à boire, Coupeau maltraiteles enfants du premier lit de Gervaise, les houspille, puis les frappe. Lesgarçonnets ne trouveront la quiétude que dans l’éloignement : Claude estappelé par un artiste de Plassans qui a remarqué, autrefois, la qualité desdessins de l’enfant. Cet artiste ne s’est pas trompé : Claude deviendra unpeintre de talent, que le lecteur a croisé dans Le Ventre de Paris etqui sera le protagoniste de L’Œuvre. Quant à Étienne, il devientapprenti auprès de Goujet, se découvre un talent pour la mécanique. La fin duroman nous apprend qu’il a trouvé un travail de mécanicien de locomotive,préfiguration du personnage de Jacques dans La Bête humaine. C’est dans Germinalque le lecteur retrouvera Étienne, autodidacte et meneur d’hommes, qui semettra à la tête des luttes des camarades mineurs.

Les deux garçons ont pu trouver un métier,parce que la vie les a éloignés d’une cellule familiale toxique : qui saitce qu’ils seraient devenus s’ils avaient grandi, comme Nana, dans la misère, lafaim, les coups, la promiscuité et l’amoralité ? Nana, à six ans, « s’annonçaitcomme une vaurienne finie ». Les années passent, et c’est « unemerdeuse de dix ans » qui devant Lantier « marchait comme une damedevant lui, se balançait, le regardait de côté, les yeux déjà pleins device. » Quelques années encore : « À quinze ans, Nana devenaitgarce », « une vraie frimousse de Margot trempée dans du lait, unepeau veloutée de pêche, un nez drôle, un bec rose, des quinquets luisantsauxquels les hommes avaient envie d’allumer leur pipe. » Une lecturesuperficielle indiquerait une enfant naturellement mauvaise, poussée vers levice et l’immoralité de façon innée. Ce n’est pas si simple. En effet,contrairement à ses frères, Nana grandit dans une famille totalementdysfonctionnelle, où le pain manque, où le père et la mère échangent deshorions et se réconcilient pour taper sur leur fille à bras raccourcis. Deplus, l’enfant turbulente devient jolie et donc l’objet de plaisanteriesdéplacées de la part de son propre père. Ses parrain et marraine, lesLorilleux, n’ont pour elle que paroles blessantes. L’école ? Il n’en estpas question : les enfants doivent rapporter du pain le plus vitepossible. Elle est donc mise en apprentissage auprès de sa tante Mme Leratcomme fleuriste. Là, « la fréquentation d’un tas de filles déjà éreintéesde vice » la pousse à la débauche. La jeune fille de quinze ans, à forced’être battue et abreuvée d’allusions salaces par son père, finit par n’avoirque « ça » en tête : « Il la faisait trop vivre dans cetteidée-là, une fille honnête s’y serait allumée ». Alors, quand unquinquagénaire – qui serait aujourd’hui poursuivi pour détournement de mineure– la courtise et propose de l’entretenir, elle cède et s’enfuit, entamant unevie de débauche qui la mènera à l’état de courtisane, reine de Paris dans Nana.

Zolaillustre, à travers les enfants, sa théorie naturaliste du déterminismesocial : le milieu forge l’individu. Cependant, la tare héréditaire nedisparaît pas pour autant. Dans Germinal, Étienne est victime del’alcoolisme des Macquart. Un verre, un seul, le rend fou et le transforme enêtre violent prêt à manger celui qui s’oppose à lui. Ce versant criminogènesera encore développé dans Jacques, prolongement d’Étienne dans La Bête humaine,que l’alcool pousse au meurtre. Quand à Claude, la tare héréditaire s’exprimepar son incapacité à aller au bout de son génie, et le poussera au suicide. 

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