L'assommoir

par

Le premier roman français sur le peuple

L’Assommoir a une place particulière dans la littérature : c’est le premier roman français sur le peuple. « C’est une œuvre de vérité, le premier roman sur le peuple, qui ne mente pas et qui ait l’odeur du peuple » écrit Zola dans la préface. Il ajoute : « mes personnages ne sont pas mauvais ; ils ne sont qu’ignorants et gâtés par le milieu de rude besogne et de misère où ils vivent. » En effet, la réception accordée au roman fut rude, le public choqué ne ménagea pas les critiques. Il est vrai que le tableau peint par Zola, porté par sa volonté de décrire la réalité, n’épargne rien au lecteur, qui aurait sans doute préféré ignorer certaines réalités.

Ainsi, Zola décrit les conditions de travail des classes laborieuses. Il parle d’abord de Gervaise, lavandière qui lave le linge des autres dans l’eau glacée et les courants d’air du lavoir, pour s’élever quelque peu et devenir patronne d’une boutique de blanchisserie. Là, moins de courants d’air, mais la crasse immonde est toujours là : elle plonge ses bras nus au cœur même de la saleté lors du tri du linge : « Elle n’avait aucun dégoût, habituée à l’ordure ; elle enfonçait ses bras nus et roses au milieu des chemises jaunes de crasse, des torchons raidis par la graisse des eaux de vaisselle, des chaussettes mangées et pourries de sueur. » Peu importent les risques de maladie et le légitime dégoût. Encore Gervaise ne risque-t-elle pas directement sa vie, comme le fait Coupeau : debout sur le toit glissant en compagnie de son apprenti, le zingueur joue sa vie sans le moindre équipement de sécurité, ce qui s’accompagne sous la plume de Zola d’une certaine beauté teinte de grandeur : « les silhouettes des deux ouvriers grandies démesurément se découpaient sur le fond limpide de l’air ».  Dominateurs, les deux hommes ont « ces mouvements ralentis des ouvriers, pleins d’aisance et de lourdeur ». Quelques instants plus tard, Coupeau s’écrase au pied de l’immeuble. Il se blesse : les secours n’existent pas, les soins ne sont pas gratuits, il n’y a pas d’allocations ni d’assurances.

Une nouvelle menace point à l’horizon du travailleur : la mécanisation, qui a déjà mis au chômage des centaines de canuts à Lyon, et qui fait baisser le prix de la journée de travail de Goujet : les machines à fabriquer les rivets, travail d’artiste de la forge, prennent progressivement la place de l’ouvrier. L’argent vient vite à manquer, puis le pain, puis l’honnête travailleur tombe dans la misère. Cette misère n’est jamais loin : les trois cents locataires de l’immeuble de la rue de la Goutte-d’Or le savent, particulièrement en janvier, mois de désastre : « un vrai jour du Jugement Dernier » qui pousse les malheureux aux dernières extrémités : « La femme du troisième allait faire huit jours au coin de la rue Belhomme. Un ouvrier, le maçon du cinquième, avait volé chez son patron. » Les honnêtes gens, poussés par la faim, sombrent dans le vol et la prostitution. Comment les blâmer ? Lors de son dernier janvier, le lecteur voit une Gervaise affamée : « pas une miette depuis trente-six heures, une vraie danse devant le buffet ! », et « depuis des jours pas de repas chaud », réduite à mendier et à tenter de se prostituer.

Enfin, au bout d’une vie de labeur, que devient l’ouvrier ? Il n’y a ni retraite ni de revenu minimum assuré aux personnes âgées, alors les vieux n’ont qu’à mourir, comme le père Bru : « un ancien ouvrier peintre, un vieillard de soixante-dix ans, qui habitait dans la maison une soupente où il crevait de faim et de froid ; il avait perdu ses trois fils en Crimée, il vivait au petit bonheur depuis deux ans qu’il ne pouvait plus tenir un pinceau. » Il est comme la mère de Coupeau, qui dépend de la charité de ses enfants. Que ces derniers soient indignes, ou soient absents, ou morts, et le vieillard est sans ressource. Le père Bru meurt dans un trou, littéralement, dans l’indifférence absolue de la société. Zola est le tout premier romancier français à braquer son regard exclusivement sur cette classe populaire et laborieuse qui est crainte du pouvoir politique et de la bourgeoisie : on a vu de quoi étaient capable ces gens en 1793, en 1848 et lors le la Commune en 1871. Dans L’Assommoir, Zola brosse le portrait réaliste de celles et ceux qui travaillent dur et meurent jeunes, comme Courbet a peint Les Casseurs de pierres. Et comme l’œuvre de Courbet, le tableau choque.

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