La Maison Tellier

par

Le comique

La Maison Tellier est une nouvelle dont la lecture fait rire et sourire. Maupassant use d’un ton comique plein d’ironie, et pose un regard réaliste sur ces petits morceaux de société que sont la maison close, le train et le village.

Le principal procédé comique qu’utilise Maupassant est le décalage entre la description réaliste d’une scène et la perception de la même scène par ses acteurs. De ce décalage naît une ironie qui engendre le comique. Ainsi, quand Mme Tellier et ses « filles » quittent la compagnie du commis-voyageur, celui-ci a fini par se montrer grossier. L’aventure se conclut sur cette phrase de la digne patronne : « Ça nous apprendra à causer au premier venu », ce qui ne manque pas de sel de la part d’une tenancière de maison close. On peut également citer le défilé des prostituées que le couple Rivet exhibe fièrement à travers le village, mais c’est la scène de la messe qui donne à l’écrivain l’occasion de développer plus encore cette ironie qui fera sourire, voire rire le lecteur. L’office commence, et la description qu’en donne Maupassant est précise. Le lecteur de la fin du XIXe siècle connaissait bien le déroulement de l’office et le cadre de la scène lui est donc familier. La nouveauté, c’est la présence de ces femmes, « avec leurs toilettes éclatantes comme un bouquet de feu d’artifice », au premier rang de l’église du village, tableau qui laisse les dévotes « stupéfaites ». Le premier décalage est là : la présence des prostituées « plus chamarrées que les chasubles des chantres », détonne au milieu des paroissiens endimanchés. Comble de la considération : le maire lui-même offre le banc qui lui est réservé à l’église à ces femmes de mauvaise vie, qu’il prend pour de grandes dames.

Puis l’office commence. Le prêtre accomplit les rites du culte, et une certaine tension se mêle au grand calme de l’église : dame, les enfants vont communier pour la première fois. C’est alors que Rosa, émue par le souvenir de sa propre première communion, au temps d’une innocence depuis longtemps perdue, se met à pleurer. Ces larmes d’un mièvre sentimentalisme vont se révéler contagieuses : Louise, puis Flora, puis Madame elle-même se mettent à pleurer. Et, émue par les larmes de ces belles dames, c’est une religieuse qui va rejoindre ce chœur de pécheresses, puis « comme la flammèche qui jette le feu à travers un champ mûr, les larmes de Rosa et de ses compagnes gagnèrent en un instant toute la foule ». L’incendie des larmes se déchaîne dans l’église : plus l’office avance, plus grand est le trouble. Nouveau décalage : les assistants y voient la manifestation de l’esprit divin, tandis que le lecteur connaît la réalité : ce n’est pas Dieu qui a touché l’assistance de son doigt, mais une prostituée sentimentale qui s’est rappelé sa lointaine enfance.

Les enfants sont emportés dans ce tourbillon : « Ils ouvraient la bouche avec des spasmes, des grimaces nerveuses, les yeux fermés, la face toute pâle » : c’est un délire collectif que Maupassant décrit au lecteur. Celui-ci n’est pas dupe et sait que la foi des participants à l’office ne fait rien à l’affaire : ce sont leurs nerfs qui mènent la danse. Le délire va crescendo : « dans l’église, une sorte de folie courut, une rumeur de foule en délire, une tempête de sanglots avec des cris étouffés ». Un médecin ou un athée y verrait la manifestation d’une forme d’hystérie collective ; le prêtre, lui, croit sentir un souffle divin parcourir son église : « C’est Dieu, c’est Dieu qui est parmi nous, qui manifeste sa présence ».

La conclusion de cette scène est pleine d’ironie : le prêtre, exalté, remercie les prostituées comme des saintes femmes. « Merci surtout à vous, mes chères sœurs, qui êtes venues de si loin, et dont la présence parmi nous, dont la foi visible, dont la piété si vive, ont été pour tous un salutaire exemple. Vous êtes l’édification de ma paroisse. » Le saint homme conclut, s’adressant à celles qu’il compare à une « brebis d’élite » : « sans vous, peut-être, ce grand jour n’aurait pas eu ce caractère vraiment divin. » Notons cependant que Maupassant ne ridiculise pas l’officiant : il décrit, de façon réaliste, un phénomène de suggestion collective dont l’origine est une erreur sur l’identité des prostituées. Le lecteur remarque que ces dernières se comportent de manière tout à fait convenable pendant l’office, aussi peut-on en conclure qu’elles ont leur place dans le saint lieu tout autant que les autres assistants. Après tout, le Christ n’a-t-il pas pardonné à la prostituée de l’Évangile selon saint Luc ?

Et le soi-disant souffle divin disparaît comme il est venu : il ne laisse pas derrière lui une assemblée de fidèles rendant grâce à Dieu : la foule quitte la messe avant la fin – « les parents peu à peu s’en allaient, sans attendre le dernier évangile, pour terminer les apprêts du repas. » Le souffle divin a creusé les estomacs.

Le tableau offert par les prostituées embarquées dans le charroi de Rivet et en route vers la gare est rabelaisien : on trotte sous le soleil en chantant des chansons qui ne sont pas des rondes enfantines (Rosa se lance même dans l’exécution d’une chanson gaillarde, Le gros curé de Meudon, dont le lecteur imagine facilement le propos). Cette gaie description s’inscrit dans une tradition française qui place parfois la gauloiserie au rang des activités culturelles. De retour à Fécamp et à la « maison », Maupassant qualifie le cercle d’habitués de la maison close de « cénacle ». Sachant que, selon le Larousse, un cénacle est « un comité restreint, cercle de gens de lettres, d’artistes ayant des conceptions communes », le lecteur ne peut que sourire en voyant ainsi élevée cette assemblée de très petits bourgeois réunis dans une minable maison close afin de profiter des charmes douteux de prostituées de troisième ordre. Jusqu’au bout, l’ironie est présente dans La Maison Tellier.

Inscrivez-vous pour trouver des essaia sur Le comique >