La Maison Tellier

par

Madame Tellier

La description que Maupassant donne de MmeTellier, la patronne de la maison close, est celle d’une honnêtebourgeoise : elle est « grande, charnue, avenante. Son teint, pâlidans l’obscurité de ce logis toujours clos, luisait comme sous un vernisgras. » C’est une belle femme qui prend soin de son apparence :« Une mince garniture de cheveux follets, faux et frisés, entourait sonfront et lui donnait un aspect juvénile qui jurait avec la maturité de sesformes. ». Elle est digne et posée : pas question que l’on fassepreuve de vulgarité devant elle ! « Les gros mots la choquaienttoujours un peu ; et quand un garçon mal élevé appelait de son nom proprel’établissement qu’elle dirigeait, elle se fâchait, révoltée. » Elle a« l’âme délicate » et c’est croire que Mme Tellier dirige unpensionnat de jeunes filles : c’est une directrice un peu austère maisbienveillante que Maupassant décrit, description dont l’implicite ne manque pasde faire sourire le lecteur.

Elle n’est pas tombée dans le commerce defilles à la suite de circonstances douloureuses : c’est un choix réfléchi.Elle est « issue d’une bonne famille de paysans du département del’Eure », et a saisi une opportunité « comme elle serait devenuemodiste ou lingère ». Son mari et elle ont repris un commerce familial,« héritage d’un vieil oncle », et ont abandonné leur position d’aubergistes.Il n’y a, pour eux, aucune honte à cela, au contraire : « C’est unbon métier ». Elle est l’unique patronne car Monsieur est mort d’uncoup de sang, c’est-à-dire d’un accident vasculaire cérébral : « sasanté l’avait étouffé », explique Maupassant en un oxymore qui faitsourire le lecteur.

Elle traite ses employées avec une fermebonté, « en amies », et celles-ci le lui rendent bien :« on embrassait Madame comme une mère très bonne, pleine de mansuétude etde complaisance ». « Son bon cœur était si connu qu’une sorte deconsidération l’entourait » : elle est une bonne bourgeoise, unecommerçante, elle a pignon sur rue. Mais que le lecteur ne s’y trompepas : c’est une femme d’affaires. Elle mène sa barque d’une main ferme etne se vend pas à ses clients, elle n’est pas une prostituée : « ellene plaisantait jamais quand il s’agissait des affaires ». En outre, ellene se laisse pas attendrir par les gentillesses intéressées que déploient sonfrère et sa belle-sœur : Mme Tellier est celle par qui la fortune peutéchoir à sa nièce, aussi les rusés paysans cauchois comptent-ils sur la« maison », qui pourrait passer à la petite. Mais Mme Tellier n’estpas de celles qui se laissent guider et elle oppose à sa famille une fin denon-recevoir : « Mme Tellier, qui tenait l’enfant sur ses genoux, nes’engageait à rien, promettait vaguement : on s’occuperait d’elle, onavait du temps, on se reverrait, d’ailleurs. » Et il n’est pas question demanquer les profits de la soirée : « Mme Tellier regardait l’heure àtout moment, car pour ne point chômer deux jours de suite on devait reprendrele train de 3 h 55 ».

Maupassant fait de Mme Tellier une descriptionsavoureuse, celle d’une femme indépendante, dure en affaires, respectable etrespectée, qui se livre pourtant au commerce de la chair des autres. Cecommerce était légal, mais condamné par l’Église et la morale. Cettecontradiction, qui est la pierre angulaire du propos de la nouvelle, donne toutson piquant au portrait qui est fait de Mme Tellier. 

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